Renonciation

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

J’ai cessé de t’aimer, Vie excessive et triste, Mais tu t’agrippes à mon corps, Mon être furieux veut mourir, et j’existe ! Et ta force me crie : « Encor ! » Je me hausse en souffrant jusqu’au néant céleste, Mais tes pieds d’aigle sont sur moi ; Et plus je te combats, Destin sournois et leste, Plus notre embrassement s’accroît. — Quel plaisir désormais, ou quelle accoutumance Mêlerait nos yeux ennemis ? Je ne peux pas vouloir que toujours recommence Une chance éclose à demi. J’ai tout aimé, tout vu, tout su ; la turbulence M’aurait fait marcher sur les flots, Tant le suprême excès a le calme et l’aisance Des larges voiles des vaisseaux ! Le plaisir, — c’est-à-dire amour, force, prière, — Eut en moi son prêtre ébloui ; Je ne puis accepter de tâche familière, J’étais vouée à l’inouï ! Je ne peux pas vouloir que toujours se prolonge Un chemin qui va décroissant ; Le réel m’offensait, la tempête et le songe Secouraient mon âme et mon sang. Certes, j’ai bien aimé la raison, haute et nette, Elle fut mon rocher rêveur ; Mais ayant soutenu ses volontés secrètes, Je cède ma force à mon cœur. — Beau ciel d’un jour d’automne, où vraiment rien n’espère, Ni l’azur froid, ni l’air peureux. Accueillez dans le deuil calme de l’atmosphère Mon chagrin candide et fougueux ! Accueillez votre enfant qu’ici plus rien ne tente, À qui ce drame prompt survint D’avoir bu la douleur au point d’être contente De quitter le soleil divin !