La sauterelle

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Mes premières aubes sont mortes, Leur cadavre est encore chaud, Mais mon enfance a clos ses portes Et je pleure sur son tombeau. Adieu, jeunesse ensevelie, Plus jamais tu ne graviras Avec tant d’alerte génie Les monts où mon pas s’égara. * Te voilà, sauterelle grise Qui cachais des ailerons bleus Et qui montais avec la brise La pente des rayons de feu. Quelle rafale t’a broyée ? Hélas ! le soleil a tourné, Sa grande roue irradiée A terrassé ton front borné. Sauterelle, fourreau de nonne Petite vierge du thym gris, Sœur de la glèbe qui bourgeonne, De la belette et des cri-cris ; Élan, finesse de corsage, Verdeur puérile du cœur, Vive aigrette de badinage Tremblant sur le chapeau des fleurs. Adieu, petite morte aimée Qui tournoyais sur le sablon Comme une nymphe de l’orée Dans sa jupe en accordéon. * Il faut que mon cœur se rehausse D’un orgueil moins âpre et plus fort, Que je laisse aller à la fosse Ce qui jette une odeur de mort ; Que je promène sur la plaine Des regards moins intransigeants, Que je diffuse mon haleine Dans l’haleine et l’âme des gens. Ainsi le veut l’heure éblouie De mon nouvel enfant de lait. À lui l’audace, la folie, La montagne, le serpolet ; À moi l’ivresse retenue Comme l’écume qui montait Retombe lentement fondue, À moi la sobre vérité.