Le Chien qui porte à son cou le dîné de son Maître

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, Ny les mains à celle de l’or : Peu de gens gardent un tresor Avec des soins assez fidelles. Certain Chien qui portoit la pitance au logis, S’estoit fait un collier du disné de son maître. Il estoit temperant plus qu’il n’eût voulu l’estre, Quand il voyoit un mets exquis : Mais enfin il l’estoit et tous tant que nous sommes Nous nous laissons tenter à l’approche des biens. Chose estrange ! on apprend la temperance aux chiens, Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes. Ce Chien-cy donc estant de la sorte atourné, Un mastin passe, et veut luy prendre le disné. Il n’en eut pas toute la joye Qu’il esperoit d’abord : Le Chien mit bas la proye, Pour la défendre mieux, n’en estant plus chargé. Grand combat : D’autres Chiens arrivent. Ils estoient de ceux-là qui vivent Sur le public, en craignant peu les coups. Nostre Chien se voyant trop foible contre eux tous, Et que la chair couroit un danger manifeste, Voulut avoir sa part ; Et luy sage : il leur dit : Point de courroux, Messieurs, mon lopin me suffit : Faites vostre profit du reste. A ces mots le premier il vous happe un morceau. Et chacun de tirer, le mastin, la canaille ; A qui mieux mieux ; ils firent tous ripaille ; Chacun d’eux eut part du gasteau. Je crois voir en cecy l’image d’une Ville, Où l’on met les deniers à la mercy des gens. Echevins, Prevost des Marchands, Tout fait sa main : le plus habile Donne aux autres l’exemple ; Et c’est un passe-temps De leur voir nettoyer un monceau de pistoles. Si quelque scrupuleux par des raisons frivoles Veut défendre l’argent, et dit le moindre mot ; On luy fait voir qu’il est un sot. Il n’a pas de peine à se rendre : C’est bien-tost le premier à prendre.