Mesurent des haultz Cieux tant de bizarres courses

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

Mesurent des haultz Cieux tant de bizarres courses Ceux qui ont espié leur subtils mouvements ; L’autre cherche la cause aux divers excremens Des pluies, des metaux, des plantes & des sources ; Vante un brave soldat, à la face de tous, Son adresse, son heur, sa force & son courage, Et son esprit vanteur repeu de son dommage Estalle un estomac gravé de mille coups. Je veulx parler d’amour, docte en telle science, Si le savoir est seur né par l’experience. Le chef d’euvre de Dieu fut l’homme miserable Fait des quatre elemens, un monde composé Du froid comme du sec, humide & embrasé, Et fut par le divin à Dieu mesme semblable, Car son ame n’est moins que divine des Cieux, Le plus beau que le Ciel peut donner en partage : Si bien qu’estant unis d’un si beau mariage, On a fait pour jaloux les Demons & les Dieux, On a forgé de là l’audacieuse guerre Des Titans animez & des filz de la Terre. Ceste perfection fut la mesme Androgeine Qui surpassa l’humain par ses divins effortz, Quant le cors avecq’ l’ame & l’ame avecq’ son cors Vit l’essence divine unie avecq’ l’humaine. Le terrestre pesant n’engageoit de son pois Le feu de son esprit à sa rude nature, Mais ces deux unions en mesme creature Souffroient de l’un’ à l’autre & l’amour & les loix. Le divin se faisoit du naturel du reste Et le terrestre espais n’estoit rien que celeste. Jaloux & prevoiant le grand Dieu du tonnerre Ne voullut plus souffrir l’homme estre un demi dieu Ny suspendre en hasard son estat & son lieu, Que la terre fust ciel & que le ciel fust terre. Il fit des naturels deux diverses moitiés, Couppa l’homme pour l’homme & la femme pour femme, Le pesant du leger & le cors de son ame, Separa d’unions, de cors & d’amitiés, Tranchant par le milieu, ceste jumelle essence A qui le separer apporta l’impuissance. L’ame est l’esprit uni avecq’ le cors femelle Dont l’homme le premier esprouvant l’union Estoit homme plus qu’homme & sa perfection Par l’accord de ces deux fut supernaturelle. Perdant cest heur premier la celeste raison Eut en horreur le cors & terrestre & prophane, L’esprit fut gourmandé par le cors, son organe, Et le cors de l’esprit ne fut que la prison, Instrument seullement d’une contrainte vie, Miserable moitié d’Androgeine partie. Quant par desunion la force fut esteinte, Quant ces pauvres moitiés perdirent le pouvoir, Les Dieux furent emeuz par pitié d’y pourvoir, Quant par leur impuissance ils perdirent la crainte, Affin que ces moitiés peussent perpetuer L’espece en rejoignant ceste chose egaree. L’une & l’autre nature en son cors separee Apprindrent par l’amour à se r’habituer, Qui nasquit à ce point & de qui la naissance Refit ceste union avecq’ moins de puissance. Un jour que des grans Dieux la bande estant saisie D’heur, de contentement, d’aise & de volupté, Remplissoient pour Venus & sa nativité Leurs cerveaux de nectar & de douce ambroisie, Sur la fin d’un banquet, Pore conseil des Dieux, Yvre de ses douceurs se desrobe en cachette, En fuiant au jardin de Jupiter se jette Sur les fleurs, recreant d’un doux sommeil ses yeux. Livrant, di je, au sommeil son cors & l’ambroisie Qui des liqueurs du ciel troubloit sa fantasie. Sur ce point arriva la pauvrette Penie, Qui durant le banquet prés de l’huis mandioit Des miettes du Ciel, & pour neant avoit Pour un chiche secours tant mandié sa vie. Elle voit sur les fleurs le beau Pore endormy, Elle change sa faim en desir de sa race, Elle approche, se couche & le serre & l’embrasse Tant qu’il l’eut pour amie & elle pour ami. De là naquit l’Amour, & la nature humaine Du conseil des grands Dieux conceut l’autre Androgeine Aussitost qu’à nos yeux un raion de beauté Nous a fait savourer le miel de l’agréable, L’esprit conçoit la joie, emeu du delectable Dont il recoit le goust par nostre œil presenté. Au naistre de Venus, au naistre des beautez, Nos esprits qui n’ont moins que l’essence divine S’ejouissent du beau & l’ame l’imagine ; Les pencers sont festins pour les divinitez, Nostre pauvre nature est la mesme Penie Qui n’estant du festin y va quester sa vie. Elle ne peut gouster ny les os, ny les restes Du nectar de l’esprit : son estomac n’a pas De feu pour digerer ce precieux repas, Mais au lieu de joïr des viandes celestes, L’esprit fait tout divin est emeu à pitié, Se couple avec le cors, & en ce mariage Donne prevoir, juger, & souvenir pour gage De l’union du cors & de son amitié ; Le cors loge les trois : au front la congnoissance, Le jugement plus hault, plus bas la souvenance. L’esprit apprend au cors les ars & les sciences De nature & d’acquis, & fidelle amoureux Preserve sa femelle & du fer & des feux, Par l’aigu jugement & les experiences. Comment pourroit ainsi ce mari sans son cors Exercer sa vertu, car sans sa bien aimee, Les effets ne seroient qu’une ombre, une fumee, Sans execution, sans œuvres, sans efforts ? L’esprit, paintre parfait, emprunte la painture, Les tableaux, les pinceaux des cinq sens de nature. Comme Platon a peint l’amitié mutuelle Des espritz & des cors l’un de l’autre cheris, Moy je veux par l’amour des ars & des esprits Repeindre une autrefois nostre amour naturelle, Et du grand au petit, je nombre par raison Que nous devons chercher les loix de la Nature Au secret des espritz ; l’amour des cors endure Mesme cause que l’autre & mesme liaison : II brusle l’un & l’autre & de pareilles flammes Unit l’amour des cors & celuy de noz ames. Mais autant de subjetz sur lesquelz il espreuve Le miel de ses douceurs ou ses mortels courroux, Autant de fois il est ou vigoureux ou doux, Et tel que le subjet son accident se treuve. Comme le soleil chaud rengrege les odeurs D’une charogne infecte & en forme la peste, Et de mesmes raions le mesme nous apreste En sa bonté le musch & le baume & les fleurs : L’amour allume ainsi en nos esprits les flammes, Certains eschantillons & mirouers de nos ames. Tout ainsi que l’amour unist la difference Du cors & de l’esprit, c’est lui tout seul qui peult Unir deux autres cors en un seul, quant il veult, Lorsque des deux espritz il tire sa naissance. Par l’homme & son esprit Pore est représenté Où l’amour a premier sa naissance & sa vie, Puis l’ame de la femme est la pauvre Penie Qui surprend nostre esprit yvre d’une beauté : C’est le troisieme sens, & l’amour corporelle En cela suit les loix de la spirituelle. Nostre ame ne sauroit au cors donner la vie Quant il est colleric, & son sang escumeux Bouillonne, se dissipe & destourbe fumeux L’esprit doux & qui n’est d’une telle armonie ; L’esprit audacieux, entreprenant & vif, Travaillant sans repos, bouillant en toute sorte, Rend bien tost l’union, le cors, l’amitié morte, Possedant un organe inutille & chetif. Par la diverse humeur l’ame est donc departie, Et les amours humains naissent de simpatye. C’est pourquoy chacun peut aymer pour se complaire, Mais c’est diversement, car les cors composez Par les quatre elemens sont aussi disposez A les recepvoir tous en leur forme ordinaire : Mais si les qualitez ne sont pareillement Parties dans les cors, aussi ne peuvent elles Prendre en eux leurs vertus esgallement pareilles, Car l’un reçoit le feu ou l’air plus aisement, Et chasque cors meslé, exposé au pillage, Reçoit le mieux celuy dont il a daventage. Comme aux troubles confus d’une guerre civille, Un fort qui sera plain de quatre factions, Si deux tiers complotans ont mesmes passions Ils livrent aisement à l’estranger la ville : Ainsi la pierre où moins le feu a de vigueur Est plus tard à brusler, & le bois qui recelle Plus du simple en son cors plus aisement appelle A deceler son feu un autre feu vaincueur, Et des quatre elemens la ligue la plus forte Aux pareils conquerans ouvre aisement la porte. L’esprit est plus parfait, l’origine celeste Ne le reduit aux loix d’humeur ni d’elemens ; Hors le bon & mauvais tous autres sentimens Sentans l’organe aymé s’acommodent au reste. Pore avait refusé les viandes des Cieux A ceste mandiante & chetive personne : Il se derobbe aprés & luy mesme se donne. Quant le sommeil pesant lui eut fermé les yeux, Il falut qu’il dormist pour recebvoir Pœnie : L’ame dedaygne ung cors quant elle est endormie. La femme de qui naist le propre d’entreprendre Le regime du monde & d’entrer au conseil, Endort l’esprit de l’homme aux raions de son œil. Sa beauté sont les fleurs qui le viennent surprendre ; L’homme est fait amoureux & par l’oysiveté Il s’acommode aux meurs de la femelle aymee. Comme l’ame se voit par le cors transformee Espouser son humeur, vouloir sa volonté, Les esprits sont heureux qui ont cors debonnaire, Les amans malheureux qui ont l’ame contraire. L’esprit qui a un cors vif, subtil & ignee, Qui sent le moins la terre & qui est moins pesant, Sent cest organe beau, agreable & plaisant, Et jamais de ces deux l’amour n’est terminee. Mais l’esprit qui se loge en un cors froid & lent N’aime qu’avec longtemps sa nature perverse. Il le presse au premier, puis l’aime en la vieillesse, Et l’amour d’entr’eux deux n’est jamais viollent Que lorsqu’avec le temps ceste masse enterree Se dépouillant de soy est au ciel preparee. L’amour brusle aisement & aisement possede Celle qui a le sang & le naturel chaud, Pour ce qu’elle est de feu & que le feu d’en hault Cherche tousjours le cors où la chaleur excede ; Mais le froid naturel est mal propre à aimer : S’il ayme, cest amour est artificielle, Car il fault corriger la glace naturelle Et l’effet naturel est plus à estimer : L’unde n’est pas si tost par la flamme alumee Comme la flamme vive est par l’eau consommee. Les vigoureux espritz en fumelles aymees Et de pareil humeur monstrent bien leurs vigeurs. Quand la couple impareille aporte des langeurs. Leur vie est lors stupide en prison enfermee ; Comme un feu au bois vert, pourtant né pour brusler, Quant le millieu s’embrase & l’escorse s’alume, L’umidité s’en fuit par les boutz en escume, Renvoiant l’eau en l’eau & poussant l’air en l’air : Il faut ainsi souvent que l’esprit du feu face Avant bien posseder son cors sortir la glace. Ainsi l’homme amoureux, vrai esprit de la femme, Use souvent son temps sur l’espoir, & ses jours A corriger son cors premier que les amours Aient changé l’humeur & la fumee en flamme. Il semble l’intellect qui vif & viollant Habite un cors sans feu ; l’esprit brusle de rage Et use pour brusler son ardeur & son age, Se consomme en dressant son organe trop grand, Miserables amours qui par l’antipatye Premier que vivre bien ont consommé leur vie. J’esgalle ainsi l’amour & celeste & terrestre Que le cors sans esprit, la dame sans amy N’ont ne plaisir ne vie ou vivent à demy. Pas un d’eux separé n’a ne forme, ne estre. Comme souvent les cors mesprisent les espritz, Les hommes sont ainsi reffusés par les dames : L’amour plus necessaire aux cors qu’il n’est aux ames Les doit faire plus doux & les avoir apris Que l’ame vit encor quant le cors s’en delogne, Et que le cors n’est rien sans ame que charogne. Sans la conjonction leur amour est donc vaine, Leurs effects separés sont songes impuissans, Mais eux unis, de l’un & l’autre joissans, Font germer en s’aymant leur amour & leur peine. Separez moy le chaud d’avecq’ l’humidité, A une autre liaison autre amour naturelle ; Le chaut sterille en soy, l’humide est toute telle, Et d’eux unis se fait toute nativité ; Celluy doncq’ qui desjoint les moitiez de nature Sacrilege la tuë & lui fait une injure. Si nos esprits qui ont prins au Ciel leur naissance Sont rien sans leur moitié, faitz mortz & impuissans, Que sera il des cors mortelz & perissans Sans amour, qui ont prins de l’autre amour substance, Et quel est cest amour qui en l’affection Naist & s’evanouist, se loge & s’imagine, Si suivant son autheur, comme l’amour divine, Il fleurist sans le fruit de la conjonction ? C’est l’avorton liant la mort avecq’ la vie, D’un parricide cors la vipere ravie. Belle à qui j’ay sacré & mes vers & ma peine, Voy’ comme en apaisant ta curiosité, L’inutille regard d’une vaine beauté N’est qu’une pure mort, sans unir l’androgeine. Imitons les secrets de Nature & ses loix, Fuions l’ingratitude & l’ame degenere, Tout asseurez commant d’une si sainte mere Les exemples, le cours & les editz sont droitz, Car la desunion est la mort de Penie, L’acord la ressucite & lui donne la vie.