Les délices orientales

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

L’été, par les blanches persiennes, Se glisse comme un bras doré Qui nous attire au bord sacré Des belles terres anciennes ! Ah ! venez écouter le chant Du rossignol sur l’églantine, Dans un jardin de paix divine Près de Kasbin ou de Kashan, Où, sous l’ineffable lumière, Le corps éperdu, défaillant, Offre aux dieux bleus de l’Orient Le désir comme une prière ! Venez dans les palais d’été Ombragés du bois noir des arbres, Où l’eau s’endort, contre les marbres, Du sommeil de la volupté ! Ô palais calmes comme un vase, Parois, plafonds coloriés, Frais salons de parfums rayés, Où l’âme crie et meurt d’extase… – Jamais je ne supporterais Cet accomplissement du rêve : La nuit persane qui se lève Sur les jets d’eaux et les cyprès, Cependant que dans l’ombre aphone, Les caravanes à pas lents S’en vont sommeillant, ondulant, Vers Hamadân, dans la nuit jaune, Ni les matins dans les vergers Où la sultane Zobéide Entr’ouvrait sa bouche limpide Et fumait sous des orangers… Que repoussant du pied le monde, J’aille au jardin d’ambre et de miel Qui tente le cœur sensuel : Un cimetière au bord de l’onde ! Ah ! dans ces parterres de fleurs, Qu’il dorme au milieu des colombes, Des lis, des fontaines, des tombes, Mon cœur séduit par les douceurs ; Qu’il se dissolve, qu’il repose Près du basilic, des anis, Avec Hafiz et Féghâni Dans le néant pétri de roses. Que le nuage printanier Lui verse une pluie abondante Jusqu’à ce que de l’ombre ardente Jaillisse un suave prunier. Je souffre et demain sera pire. Bonheur épuisant, oppressant, Angoisse de l’âme et du sang… Tuez-moi, pour que je respire ! Terre, tapis au beau dessin, Accueillez cette âme enflammée. – La plaine, pâle et parfumée. Luit comme un sirop de raisin…