Mélancolie le soir

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

La journée est lente et penchante, Son beau soleil va défleurir, Je crois que je vais mourir De tout cela qui m’enchante. Toujours réfléchir ou sentir, Ne se peut-il que cela cesse ; Cette étonnante tendresse À quoi peut-elle servir ? Un pesant parfum de cannelle Fait dans l’air des flaques d’odeur. Les arbres pleins de chaleur S’ouvrent comme des ombrelles. L’étang vert est tout encoché De petites vagues enflées, Le massif de giroflées Est sous la brise penché. Rien chez les êtres ne s’accorde. Nul ne peut penser comme moi, Dans la triste ardeur du mois Ce soir où l’âme déborde. Je souffre du couchant vermeil, Du parfum rouge des arbouses, De voir sur cette pelouse Les îlots d’or du soleil. Le vent fin, la cloche qui sonne, Vont fanant l’air sentimental, Comme tout cela fait mal, Qui peut comprendre ? Personne. — Des jeux, des matins, du gazon, Des heures qui furent clémentes, La pluie et l’odeur des menthes, Les rêves à la maison. Des soirs crédules, des orages, L’enfance, son ennui, sa paix, Il se fait et se défait Dans mes yeux des paysages… Rien n’est donc tout à fait cessé, Tout peut revivre, ah, la mémoire ! Chacun garde son histoire, Nul n’échange le passé, Et l’on va les mains emmêlées, Nouant les beaux fils des regards, Mais les cœurs las et hagards Ont pris des autres allées…