Nous sommes deux familles d’hommes

Victor Hugo

Toute la lyre

Nous sommes deux familles d’hommes : Savants et voyants ; les uns fils Des Paris, des Londres, des Romes, Les autres, d’Ur et de Memphis ; Nous, faits pour l’ombre, humbles apôtres, Qui tâchons de savoir ; les autres, Prophètes pleins d’Adonaï, Âmes d’extase ou de colère Qu’à travers les siècles éclaire Le flamboiement du Sinaï. Penchés à la même fenêtre, Ils regardent ; nous écoutons. Un esprit différent pénètre Les Moïses et les Newtons ; C’était ainsi, même à l’aurore, Lorsqu’aux mages parlait encore La Muse aux lèvres de corail, Aux temps où ces rêveurs sauvages Voyaient descendre des nuages Le centaure au double poitrail. Nous que la science accompagne, Eux que le bleu rayon conduit, Nous montons la même montagne ; Pour nous tout meurt, pour eux tout luit ; Tous ensemble, par la prière, Ou par l’idée, âpre ouvrière, Fouillant le sol, cueillant le fruit, Nous sondons l’âme et la matière, Eux sur le versant de lumière, Nous sur le versant de la nuit.