Ballade IX (Fresche beauté, tresriche de jeunesse)
Charles d’Orléans
Poème de la prison
Fresche beauté, tresriche de jeunesse,
Riant regart, trait amoureusement.
Plaisant parler, gouverné par sagesse.
Port femenin en corps bien fait et gent,
Haultain maintien, demené doucement,
Acueil humble, plain de manière lie,
Sans nul dangier bonne chère faisant,
Et de chacun pris et los emportant ;
De ces grands biens est ma Dame garnie.
Tant bien lui siet à la noble Princesse
Chanter, dancer et tout esbatement,
Qu’on la nomme de ce faire maîtresse.
Elle fait tout si gracieusement,
Que nul n’y sait trouver amendement ;
L’escolle peut tenir de courtoisie :
En la voyant aprent qui est sachant,
Et en ses fais qui va garde prenant ;
De ces grands biens est ma Dame garnie.
Bonté, Honneur, avecques Gentillesse
Tiennent son cueur en leur gouvernement,
Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse.
Nature mist tout son entendement
À la fourmer et faire proprement.
De point en point, c’est la mieulx acomplie
Qui au jour duy soit ou monde vivant.
Je ne dis riens que tous ne vont disant :
De ces grands biens est ma Dame garnie.
Elle semble mieulx que femme Déesse ;
Si crois que Dieu l’envoya seulement
En ce monde, pour montrer la largesse
De ces haultz dons qu’il a entièrement
En elle mis abondonnéement
Elle n’a per, plus ne sais que je dye ;
Pour foui me tiens de l’aller devisant,
Car moi ne nul n’est à ce souffisant ;
De ces grands biens est ma Dame garnie.
S’il est aucun qui soit prins de tristesse
Voise véoir son doux maintenement.
Je me fais fort que le mal qui le blesse
Le laissera pour lors soudainnement,
Et en oubli sera mis plainement ;
C’est Paradis que de sa compaignie,
À tous complaist, à nul n’est ennuiant,
Qui plus la voit plus en est désirant ;
De ces grands bien est ma Dame garnie.
Toutes dames, qui oyez cy comment
Prise celle que j’aime loyaument,
Ne m’en sachiez maugré, je vous en prie ;
Je ne parle pas en vous desprisant,
Mais comme sien je dis en m’acquittant :
De ces grands biens ma Dame est garnie.