Le Chat, la Belette, et le petit Lapin

Jean de La Fontaine

Fables — 1678

Du palais d’un jeune Lapin Dame Belette un beau matin S’empara ; c’est une rusée. Le Maistre estant absent, ce luy fut chose aisée. Elle porta chez luy ses pénates un jour Qu’il estoit allé faire à l’Aurore sa cour, Parmy le thim et la rosée. Après qu’il eut brouté, troté, fait tous ses tours, Janot Lapin retourne aux soûterrains sejours. La Belette avoit mis le nez à la fenestre. O Dieux hospitaliers, que vois-je icy paroistre ? Dit l’animal chassé du paternel logis : O là, Madame la Belette, Que l’on déloge sans trompette, Ou je vais avertir tous les rats du païs. La Dame au nez pointu répondit que la terre Estoit au premier occupant. C’estoit un beau sujet de guerre Qu’un logis où lui-mesme il n’entroit qu’en rampant. Et quand ce seroit un Royaume, Je voudrois bien sçavoir, dit-elle, quelle loy En a pour toûjours fait l’octroy À Iean fils ou nepueu de Pierre ou de Guillaume, Plutost qu’à Paul, plutost qu’à moy. Iean lapin allegua la coutume et l’usage. Ce sont, dit-il, leurs loix qui m’ont de ce logis Rendu maistre et seigneur, et qui de pere en fils, L’ont de Pierre à Simon, puis à moy Iean transmis. Le premier ocupant est-ce une loy plus sage ? Or bien sans crier davantage, Rapportons nous, dit-elle, à Raminagrobis. C’estoit vn chat vivant comme vn dévot hermite, Vn chat faisant la chatemite, Vn saint homme de chat, bien fourré, gros et gras, Arbitre expert sur tous les cas. Iean Lapin pour juge l’agrée. Les voila tous deux arrivez Devant sa majesté fourrée. Grippeminaud leur dit, mes enfans approchez, Approchez ; je suis sourd ; les ans en sont la cause. L’vn et l’autre approcha ne craignant nulle chose. Aussi-tost qu’a portée il vid les contestans, Grippeminaud le bon apostre Jettant des deux costez la griffe en mesme temps, Mit les plaideurs d’accord en croquant l’vn et l’autre. Ceci ressemble fort aux debats qu’ont parfois Les petits souverains se rapportans aux Rois.