Le Poète et l’oiseau

Francis Jammes

Le Deuil des primevères — 1901

J’ai quitté le village où sous le blanc soleil les géraniums se rouillent ; où sous sa feuille rude et velue, la citrouille s’endort sous l’ombre bleue aux siestes de la treille. Ceci est le pays pauvre et beau de ma mère où la terre calleuse offre l’olive amère au loriot et à la grive. Écoutez les stridents vols bleus du criquet gris, Il saute et vole en courbe dans le silence sec de la lavande sèche à la lavande sèche. Mon âme avait besoin du rire vert des eaux. Je suis devenu fou ainsi que les oiseaux, et maintenant je pleure. Je pleure de tendresse au cœur de la vallée. Comme la gousse mûre au vieux parc désolé, mon cœur sur la muraille en s’ouvrant est tombé par un de ces jours blancs où les pêches se meurent Voyez donc ma couronne : elle est de guêpes d’or entrelacées de houx. Elle me fut tressée par la noire Mamore et suis devenu fou. Mon âme avait besoin de lever ses mains pieuses, mon âme avait besoin de la fontaine fraîche qui emplit les creux d’or de son eau vide et verte. Allez chercher mon cœur. Il est je ne sais où. Il est devenu fou. Donnez des coups de pied pour voir dessous les pierres Cherchez dans les buis bleus et les genévriers, et dans le ravin rouge empli d’azur brûlant où, dans la sécheresse, à midi, on entend le vol des perdreaux gris braire sur les lavandes. Le petit bruit sec que tu entends et t’étonne : c’est mon petit bec noir solide qui le fait en craquant une graine de chanvre que j’ai trouvée, en cherchant bien, dans une crotte de mulet. Je suis un innocent, mais je suis un oiseau, et sais que le Bon-Dieu, quand arrive l’automne, détache de ses mains les graines qui sont bonnes. Oh ! Que c’est étonnant ! C’est un oiseau qui parle… Je ne connaissais pas les oiseaux des montagnes. Mais, le plus drôle, c’est qu’il me parle en chantant. Oh ! qu’il a une bonne petite grosse tête. Elle est en velours noir et son joli gilet semble une vigne-vierge au déclin de l’Été. Petit oiseau ! Que tu es joli ! Que tu es joli ! Tes yeux noirs sont deux grains de sauvage framboise. Ton petit dos en boule est en couleur d’ardoise, et comme s’il était le toit de ta maison… J’ai été bien souffrant toute l’année dernière. Un chasseur m’avait mis un grain de plomb sous l’aile. De mon bec, j’écrasais sur une pierre humide une feuille de menthe mêlée à l’argile. Je l’appliquais sous l’aile et sur le sang caillé. Tous les matins, quand me réveillait la rosée, j’étirais doucement mon aile endolorie, et je recommençais le petit traitement du petit cataplasme à la feuille de menthe. Maintenant je suis bien et je prie le Bon-Dieu. As-tu vu le Bon-Dieu, quand tu volais aux cieux ? Non. Le Bon-Dieu n’est pas en haut. Il est en bas. Il habite la petite maison que tu vois où il y a une fontaine et des œillets sauvages et un chien qui s’endort aux mouches de l’étable. Souvent, sur un sorbier, j’ai vu, en me perchant, la bêche du Bon-Dieu qui luisait dans l’aurore à côté de sa petite chèvre désobéissante qui fait des milliers de petites crottes. Dieu se lève au matin et se couche à la nuit lorsque sourient et que se détrempent les roses. Il sait tous les besoins qui sont au cœur des choses Lorsque l’herbe est trop sèche il y met de la pluie. Il soigne l’aubergine, la courge et la laitue. Il sème le bon grain dont il sait la vertu. Son raisin parfumé chante, quand vient l’octobre, dans ses tonnes usées aux couronnes d’osier. Quand il parle, sa voix douce comme un baiser fait que son chien se lève et secoue son collier. Dieu est vieux, mais il se porte bien et conduit sur les pelouses vertes des noires cimes alpestres où les lapins battent du tambour pendant la nuit, la brebis huileuse et la maigre chevrette. Souvent, je l’ai suivi, le long des ravins gris, appelé par ma sœur qui est sa flûte de buis. Et, voltigeant sur le troupeau, de corme en corme, je descendais parfois sur les croupes de laine pour y piquer le grain qu’y déposait l’automne. Oh ! Mais ! Tu es étonnant ! Tu parles comme un homme… Tu es aussi charmant que ces oiseaux ravis dont les grands saints parlaient dans des livres d’images où l’on voit le Bon Dieu à travers les nuages. Tu n’as pas de maison, je veux dire de nid ? Dis-moi, petit oiseau, où couches-tu, la nuit ? Il n’y a par ici que des plantes pierreuses : des chardons bleus qui sont piquants comme des houx, des houx qui sont piquants comme des chardons bleus. Quant à la lune, pour y coucher, c’est trop haut ? J’ai dormi l’autre nuit sur des grappes de sorbes. Je suis heureux. Je suis un petit oiseau sobre. Quand il fait trop de vent, quand tombent dans les combes du haut en bas, en dégringolant, des blocs d’ombre, je me cache entre deux touffes de serpolet… Mais quand le Printemps vient, je prends une femelle, lorsque l’azur est rose et que le verger blanc. Nous volons quelques jours ensemble, sans savoir ce qui gonfle nos cœurs de graines et d’espoir. Puis, pour faire leur nid aux œufs bleus qui vont naître, ne trouvant pas pour eux de choses assez douces, nous tapissons le cœur de la plus tendre mousse avec le duvet clair tombé de nos caresses. Moi aussi, dans le temps, j’avais une maîtresse plus nue et plus jolie que n’est ce pays-ci. Mon Dieu ! Nous nous étions donnés tant de caresses qu’un jour il aurait pu nous naître des œufs bleus dans un nid de fougère ou entre deux racines… Dans quel jardin vous retrouvez-vous au Printemps ? On ne se retrouve jamais quand on a été amants. Ne vous appelez-vous plus dans la nuit claire, quand les rossignols fleuris embaument les primevères, et que le scarabée au cœur des roses pâles, empêtré de pollen comme dans une pâte sur son ventre en feu vert tricote avec ses pattes ? Non. Je te dis qu’elle est partie, et pour jamais… Oiseau ?… Dis-moi le nom de ta douce femelle que tu retrouveras dans la jeune saison ? Les femmes des oiseaux, ami, n’ont pas de nom. Je siffle et elle arrive. Elle est toujours pareille. Elle aime les bourgeons des roses pluies d’avril, les graines du lin bleu et la chair des abeilles. Je la reconnais bien puisqu’elle reconnaît la chanson qu’au Printemps je me mets à siffler. Ne peut-elle confondre ? Oiseaux, n’avez-vous pas, si vous êtes pareils, aussi la même voix ? Je ne comprends pas bien ce que tu veux me dire. Ne peut-elle accourir au chant de tes pareils, ne peux-tu accourir au chant de ses pareilles ? Je n’ai jamais pensé que nous ne fussions seuls. L’une est pareille à l’autre. C’est donc toujours la même, lorsque vient le Printemps, la même que l’on aime dans le parfum sucré et tiède des tilleuls. Celle de l’an passé ne peut-elle être morte ? N’a-t-elle pu tomber avec les vents d’Automne ? Jamais ne meurt pour nous l’oiselle que l’on aime, puisque revient toujours le Printemps avec elle, puisque l’amour revient toujours à notre appel. Si elle avait un nom, ce ne serait pas elle : elle ne viendrait pas et serait moins fidèle. Ô doux petit oiseau ! Je sens que tu as raison. Que j’aurais moins souffert si, n’ayant pas de nom, celle que j’adorai ne se fût pas nommée. Elle fut arrivée à chaque mois de mai, aussi belle qu’avant, plus jeune d’une année. Je comprends que le mal, ô cher petit oiseau, qui as l’œil rond et la tête en m’écoutant penchée, je comprends que le mal, c’est que l’on veut connaître, quand on l’aime beaucoup, le nom de sa maîtresse. T i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i i Tu es un innocent. Personne ne t’écoute. Pour qui donc chantes-tu, ô petit point vivant qui tends vers l’infini ta douce gorge rouge ? Je chantais pour moi seul, mais, puisque tu m’entends, on peut dire aussi bien que je chante pour toi. C’est comme la fraîcheur des torrents noirs des bois : Pour qui est-elle ? Elle est pour celui qui la boit. Et la couleur du ciel ? Pour celui qui la voit. C’est pour celui qui entend ma voix qu’est ma voix. Ô oiseau ! Tu es pareil aux Sages de la Grèce que l’on dessine en pierre au bas des monuments. Ils ont un doigt levé et un pied en avant pour apprendre aux Mortels la divine Sagesse. Leur nez est très railleur et leur barbe frisée se recourbe, et le bras qui leur reste est posé, comme sur un bâton, sur quelque jeune élève. … Peut-être parles-tu de ces nids d’hirondelles qu’on eut soin de creuser dans la pierre pour elles. Elles m’ont dit cela, et qu’elles y nichaient et que les citadins, toujours pleins de bonté, nettoient, quand vient l’Hiver, les Sages de la Grèce, pour qu’au Printemps suivant reniche l’hirondelle. Mais quelle vanité ! Ce n’est point fait pour elles, mais seulement pour ceux qu’une gloire immortelle investit, et ces nids ne sont que des musées, ou les têtes de ceux que l’on y a sculptés. … Mais ne t’ai-je pas dit, tout à l’heure, poète, qu’une chose est cela qui n’est pas autre chose. Si on la fait un nid, ce n’est plus une rose, si on la fait un nid, ce n’est plus une tête, fût-elle cent fois plus d’un Sage de la Grèce. Petit oiseau chéri, tu es plein de Sagesse, et je ne croyais pas vraiment qu’il existât d’oiseau qui pût parler comme tu parles, toi. Si j’eusse été Satrape en des villes de Perse, j’aurais capitonné ta cage en vieille perse. Un millet blanc, choisi par mille vierges nues, parfumé par leurs seins et leurs jeunes haleines eût été le repas qui t’eût été bien dû. À mon Conseil royal, je t’eusse convié sous des fleurs de pêcher qui t’auraient protégé du soleil trop ardent de ces Contrées lointaines. Laisse-moi ma montagne. Elle n’est pas la Perse, et je n’ai pas besoin de vierges nues persanes pour cueillir mon millet. Mes panetiers, ce sont les jolis petits ânes qui, du bout du sabot, en buttant sur les pierres, découvrent les petits vers. Et s’il faut dire tout, je te trouve un peu bête, comme le sont, d’ailleurs, presque tous les poètes qui sont les inventeurs de ce qu’on a trouvé. Ils parlent du parfum bleuâtre des lavandes sans songer qu’un lapin, la queue en l’air, le mange, et le connaît bien mieux que s’il nous en parlait. Le Conseil de tes Palais, en Perse ou dans l’Hindoustan, c’est pour nous le clair Printemps qui nous invite à aimer. C’est l’argentée roche noire qui, puisqu’elle suinte d’eau, nous dit que l’on peut y boire sans danger pour un oiseau. C’est le sol plein de brindilles de la maison du Bon-Dieu, à l’heure où les moissonneurs vont dormir aux métairies. C’est, quand arrive l’Hiver, de déserter les alpilles où les buis couverts de neige rougissent comme des filles. Et le voici qui arrive, l’Hiver qui nous fait maigrir, Les pauvres vont en mourir sous les porches des églises. On nous verra tout gonflés, et les plumes hérissées, et nous tenant sur un pied sur des barrières gelées… Adieu… Quand te reverrai-je ? J’ai reçu un coup de fusil. Oui… Là-bas. Je m’étais égaré dans la neige, ayant faim, le corps en boule et sautillant sur une patte. Je m’étais approché de là, guettant la miette que laisserait tomber une petite fille qui mangeait un croûton de pain près de son père qui la tenait sur lui, la joue contre la joue, dans le triste jardin où les buis et les choux sont maintenant couverts de verglas et de neige. J’étais perché sur le grenadier qui, l’Été, dort sous ses fleurs de sang et ses feuilles luisantes. Eux, le père et la fille, ils se tenaient assis derrière les branchages secs de la charmille. Je savais qu’ils sont bons, car ils donnent aux pauvres qui passent sur la route en raclant la poussière et en montrant les dents aux ronces et aux pierres. Je savais qu’ils sont bons. Je me suis approché. Le père a fait un mouvement. Et la petite a dit ; Papa ? regarde ? Il est là tout joli… Il a tiré sur moi. J’ai senti de la nuit qui bourdonnait autour de moi et qui éclatait. … Et je ne sais comment j’ai pu m’enfuir ici. Je souffre. Mon cœur d’oiseau bat à rompre mes plumes. Ma patte se roidit et la montagne tourne. Ô mon petit oiseau ! Je voudrais te guérir… Le verglas a coupé le cœur bleu des lavandes. L’argile est morte au fond des glaces du torrent. La charpie du chardon est enfuie dans le vent. L’eau ne murmure plus sous les baisers des menthes. Le Bon-Dieu va mourir dans le grenier où il vente. Sois calme. Laisse-moi, doucement, sur ta tête passer ma lèvre douce ainsi qu’une buée. C’est horrible de voir ton œil brillant s’ouvrir de peur et se méfier… Tu ne vas pas mourir… Tu voleras encore sur les composées bleues ; ton vol effleurera tes sœurs, les campanules. Dans la brumeuse nuit tu reverras les feux des pâtres agrandis près des buissons de houx, qui appellent dans la nuit et qui chassent les loups. … Petit, console-toi, tu ne vas pas mourir… Mourir est-il mauvais, si ce n’est pas souffrir ? Pourquoi ne veux-tu pas, mon ami, que je meure ? Ne vois-tu pas tranquillement mourir les fleurs ? Vivre dans la montagne ou vivre dans la mort, n’est-ce la même chose et le même pays ? Lorsque dans un ruisseau, pris dans un tourbillon, mon cadavre sera comme une feuille morte ; Ne continuera-t-il de fleurir le cytise ? Ne continuera-t-il de sauter le criquet ? Ne continuera-t-il de fructifier l’alise ? Ne continuera-t-il de pleurer le rocher ? Ne continuera-t-il de chanter ma femelle perchée sur le duvet de mousse des œufs bleus ? Et d’être mort vivant serai-je moins heureux ? Ô oiseau bien aimé, ne plus voir la nature me serait trop cruel pour chanter comme toi. Je ne comprends pas bien ce qu’on ne peut pas voir. Je n’ai pas été mort. Alors, je ne sais pas. Je ne sais pas non plus comment sont les montagnes où je n’allai jamais, ni comment on y va. Mais je sais qu’on est mort quand on ne bouge plus. Ta main… Ouvre ta main ?… Je vais être bien sage.