Te voilà hors de l’alvéole

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Te voilà hors de l’alvéole, Petite abeille de ma chair, Je suis la ruche sans parole Dont l’essaim est parti dans l’air. Je n’apporte plus la becquée De mon sang à ton frêle corps ; Mon être est la maison fermée Dont on vient d’enlever un mort. J’eus beau te donner sur ma bouche, Butineuse dès le matin, Le pollen où pétrit la mouche Et l’odeur piquante du thym ; J’eus beau cueillir pour ta retraite Des rameaux avec leur azur, Des nids où la ponte était faite, Des lézards sur leur pan de mur. Du monde où passe la lumière Je ne t’offrais que les reflets ; Et ton œil ouvrit sa paupière Et ta main poussa les volets. Te voilà hors de l’alvéole, Petite abeille de ma chair ; Je suis la ruche sans parole Dont l’essaim est parti dans l’air. Vois-tu, je suis vide et suis soûle Comme une jonque sans rameur ; J’ai l’âme de la mère-poule Dont fuit le caneton nageur. Fallait-il que je sois la plante Qui voit le vent ravir son grain Et qui reste sèche et craquante, Les pieds enchaînés au terrain ? Tu n’es plus tout à moi. Ta tête Réfléchit déjà d’autres cieux Et c’est l’ombre de la tempête Qui déjà monte dans tes yeux.