Le mal marié
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
Que le bon soit toûjours camarade du beau,
Dés demain je chercheray femme ;
Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
Et que peu de beaux corps hostes d’une belle ame
Assemblent l’un et l’autre poinct,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J’ay veu beaucoup d’Hymens, aucuns d’eux ne me tentent :
Cependant des humains presque les quatre parts
S’exposent hardiment au plus grand des hazards,
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
J’en vais alleguer un qui s’estant repenti,
Ne put trouver d’autre parti,
Que de renvoyer son épouse
Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne la contentoit, rien n’estoit comme il faut,
On se levoit trop tard, on se couchoit trop tost,
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose ;
Les valets enrageoient, l’époux estoit à bout ;
Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose.
Elle en dit tant, que Monsieur à la fin
Lassé d’entendre un tel lutin,
Vous la renvoye à la campagne
Chez ses parens. La voila donc compagne
De certaines Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque-temps qu’on la crut adoucie,
Le mary la reprend. Eh bien qu’avez-vous fait ?
Comment passiez-vous vostre vie ?
L’innocence des champs est-elle vôtre fait ?
Assez, dit-elle ; mais ma peine
Estoit de voir les gens plus paresseux qu’icy :
Ils n’ont des troupeaux nul soucy.
Je leur sçavois bien dire, et m’attirois la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
Eh, Madame, reprit son époux tout à l’heure,
Si vostre esprit est si hargneux
Que le monde qui ne demeure
Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,
Est déja lassé de vous voir,
Que feront des valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée ?
Et que pourra faire un époux
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
Retournez au village : adieu : si de ma vie
Je vous rappelle, et qu’il m’en prenne envie,
Puissay-je chez les morts avoir pour mes pechez,
Deux femmes comme vous sans cesse à mes costez.
Fables de La Fontaine : Barbin et Thierry