La fortune envieuse

Pernette du Guillet

Rymes — 1545

La fortune envieuse Voyant mon Jour passer, De la nuict est joyeuse Pour me faire penser, Vray ce, que le Ciel dict, Pour se mettre en credit. Mais sçavoir n’ay envie Des Planettes le cours Pour congnoistre ma vie, Ayant autre discours : Car tant que je verray Mon Jour, je ne mourray. Ne trouves point estrange, Si, quand ne le puis veoir, Je me trouble, & me change, Tant, qu’il me fault douloir Du mal, que mon cueur sent, Quand de moy est absent. Ce que j’y suis tenue, Ne me faict tant l’aymer, Que sa vertu congneue Me contrainct l’estimer Par son loz tant requis, Qui m’est honneur acquis. Sa grace accompaignee Plus, qu’a nul, j’ay peu veoir : Parquoy pour luy suis nee, D’autre je n’ay vouloir : Les Dieux pour moy l’ont mis Au bout des vrays amys. O amytié bien prise, Que j’ay voulu choisir Par vraye foy promise, Qui mon cueur vint saisir, Quand honneur s’allia, Au bien, qui nous lia. Ma fortune accomplie En mon heureux sejour De plaisir fut remplie, Quand j’apperceu mon Jour: Qui bien congneu l’aura, Mon amy aymera. Heureuse destinee En mon heur apparoit, Ne sçaichant femme nee, Qui peult, ne qui sçauroit Eviter la moytié De sa noble amytié. D’estre d’autres requise, Ny vueillez point venir : Car je suis tant apprise, Que j’ay pour souvenir La grandeur de son cueur Estre du mien vainqueur. Et si je n’ay la grâce Pour meriter d’avoir Ce bien, & qu’on pourchasse De le me decevoir, Ma fermeté fera, Qu’il se contentera.