Les Boutiques

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Tatillonnes et frénétiques, Les sonnettes dansent à l’huis Des petites boutiques, Les sonnettes de la Saint-Guy. On n’entend qu’elles Dans les ruelles, Les jours de foire et de marché ; Elles se hèlent et s’interpellent Depuis l’aube jusqu’au soleil couché. Rubans, cordons, aiguilles fines, Lacets, fils et bobines Sont achetés chez le mercier ; Les salons d’or du pâtissier Montrent des tartes rondes Comme le monde ; Le quincaillier fournit des chaudrons clairs Comme un juillet rayé d’éclairs, Et les marins s’abordent Au seuil branlant d’un vieux marchand de cordes. La fièvre étreint tous les comptoirs ; Mais, du matin jusqu’au soir, Quoi qu’on débite et qu’on achète, Les sonnettes mènent la fête Et dominent le branle-bas Des coups têtus de leur délire. Et l’une tinte, ainsi qu’un glas, Et l’autre éclate, ainsi qu’un rire, Et d’autres font des bonds de sons, Qui tout au loin se répercutent, Sitôt que leurs battants se buttent Au bronze vert de leurs jupons. Ménagères à croupe énorme, Bourgeois précis et uniformes, Campagnards roux en sarreau bleu, Et ceux du port lointain, et ceux Dont le pignon sur la grand’rue Se bombe, ainsi qu’un avant de bateau, Augmentent du remous de leurs dos Le tas houleux de la foule bourrue. Mais que les fracs, les schalls, les mantelets Soudain s’immobilisent ou tout à coup s’agitent, Toujours, comme les dés d’un gobelet, Les battants clairs se précipitent Et s’enragent terriblement. Des boutiques et des tavernes, Les sons menus vont ricocher Jusques au seuil de l’évêché, Pour s’engouffrer sous la poterne Et dans la cour du « Lion d’Or » ; Et puis, là-bas, dans les rigoles, Quand sautèlent les folioles Au vent des Nords, Les sonnettes, prestes et nettes, Rythment la danse et la guident encor. L’ombre descend enfin ; chacun s’en va ; Leurs marchés faits, les conducteurs attèlent Aux chars-à-bancs leurs haridelles Et les fouettent à tour de bras ; Trot des chevaux vers les campagnes, Les sonnettes vous accompagnent Une dernière fois de leur dreling dément, Puis se calment, et, d’heure en heure, Dans le soir et la nuit, se meurent Interminablement.