Les Devineresses
Jean de La Fontaine
Fables — 1678
C’est souvent du hazard que naît l’opinion ;
Et c’est l’opinion qui fait toûjours la vogue.
Je pourrois fonder ce prologue
Sur gens de tous estats ; tout est prévention,
Cabale, entestement, point ou peu de justice :
C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours,
Cela fut et sera toûjours.
Une femme à Paris faisoit la Pythonisse.
On l’alloit consulter sur chaque évenement :
Perdoit-on un chifon, avoit-on un amant,
Un mary vivant trop au gré de son épouse,
Une mere fâcheuse, une femme jalouse ;
Chez la Devineuse on couroit,
Pour se faire annoncer ce que l’on desiroit.
Son fait consistoit en adresse.
Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
Du hazard quelquefois, tout cela concouroit :
Tout cela bien souvent faisoit crier miracle.
Enfin, quoy qu’ignorante à vingt et trois carats,
Elle passoit pour un oracle.
L’oracle estoit logé dedans un galetas.
Là cette femme emplit sa bourse,
Et sans avoir d’autre ressource,
Gagne de quoy donner un rang à son mari :
Elle achete un office, une maison aussi.
Voila le galetas remply
D’une nouvelle hostesse, à qui toute la ville,
Femmes, filles, valets, gros Messieurs, tout enfin,
Alloit comme autrefois demander son destin :
Le galetas devint l’antre de la Sibille.
L’autre femelle avoit achalandé ce lieu.
Cette derniere femme eut beau faire, eut beau dire,
Moi Devine ! on se moque ; Eh Messieurs, sçay-je lire ?
Je n’ay jamais appris que ma croix de par-dieu.
Point de raison ; fallut deviner et prédire,
Mettre à part force bons ducats,
Et gagner mal-gré soy plus que deux Avocats.
Le meuble, et l’équipage aidoient fort à la chose :
Quatre sieges boiteux, un manche de balay,
Tout sentoit son sabat, et sa metamorphose :
Quand cette femme auroit dit vray
Dans une chambre tapissée,
On s’en seroit moqué ; la vogue estoit passée
Au galetas ; il avoit le credit :
L’autre femme se morfondit.
L’enseigne fait la chalandise.
J’ai veu dans le Palais une robe mal-mise
Gagner gros : les gens l’avoient prise
Pour maistre tel, qui traisnoit après soy
Force écoutans ; Demandez-moy pourquoy.
Fables de La Fontaine : Barbin et Thierry