Le Phare

Tristan Corbière

Les Amours jaunes — 1873

Phœbus, de mauvais poil, se couche. Droit sur l’écueil : S’allume le grand borgne louche, Clignant de l’œil. Debout, Priape d’ouragan, En vain le lèche La lame de rut écumant… — Il tient sa mèche. Il se mâte et rit de sa rage, Bandant à bloc ; Fier bout de chandelle sauvage Plantée au roc ! — En vain, sur sa tête chenue, D’amont, d’aval, Caracole et s’abat la nue, Comme un cheval… — Il tient le lampion au naufrage, Tout en rêvant, Casse la mer, crève l’orage Siffle le vent, Ronfle et vibre comme une trompe, — Diapason D’Éole — Il se peut bien qu’il rompe, Mais plier — non. — Sait-il son Musset : À la brune Il est jauni Et pose juste pour la lune Comme un grand I. … Là, gît debout une vestale — C’est l’allumoir — Vierge et martyre (sexe mâle) — C’est l’éteignoir. — Comme un lézard à l’eau-de-vie Dans un bocal, Il tirebouchonne sa vie Dans ce fanal. Est-il philosophe ou poète ?… — Il n’en sait rien — Lunatique ou simplement bête ?… — Ça se vaut bien — Demandez-lui donc s’il chérit Sa solitude ? — S’il parle, il répondra qu’il vit… Par habitude. — Oh ! que je voudrais là, Madame, Tous deux !… — veux-tu ? — Vivre, dent pour œil, corps pour âme !… — Rêve pointu. — Vous percheriez dans la lanterne : Je monterais… — Et moi : ci-gît, dans la citerne… — Tu descendrais — Dans le boyau de l’édifice Nous promenant, Et, dans le feu — sans artifice — Nous rencontrant. Joli ramonage… et bizarre, Du haut en bas ! — Entre nous… l’érection du phare N’y tiendrait pas…