Les vieux Paysans

Émile Verhaeren

Les Plaines — 1911

Tant de soupçons griffus leur entaillent l’esprit, Qu’ils ne croient jamais d’emblée Ce qu’une langue humaine à leur oreille dit, Même sous les nuits étoilées. Ils vivent lents, muets, compliqués et retors, Dans la lésine et dans l’envie, Les yeux hallucinés par le maigre fil d’or Que mêle à ses trames, leur vie. Rien n’a prise sur leur cerveau, sinon le gain ; S’il ne leur sert, s’il ne rapporte, Le droit ou le devoir viendra frapper en vain Avec ses poings, contre leur porte. Le monde entier tient dans leur bourg ou leur hameau, La ville aux flammes d’or, la ville, Elle est là-bas, l’usine en feu d’où tous les maux Tombent sur les plaines serviles. Dans leurs marchés, les mots vagues qu’ils font mouvoir N’égarent point leur vigilance ; Ils n’ont qu’un but, c’est d’épier ou de savoir Ce que renferme leur silence. Leur champ est sous leur main, leur ferme est sous leur œil ; Bêtes et gens, ils les oppriment ; La terre est à tel point leur affre et leur orgueil, Qu’ils l’adorent jusques au crime. Tous espèrent, sans qu’ils l’avouent, durer cent ans, Comme tel vieux de leur village ; Et puis — sait-on — si l’ombre et la mort et le temps Viendront à bout de leur grand âge ? Ils demeurent enracinés, comme des troncs, Dans leurs tares et dans leurs vices ; Ils trouvent juste et clair et bon tout ce qu’ils font Et que les autres en pâtissent. Mais c’est de leur entêtement compact, maussade et lent, Que la race de Flandre est née, Dure comme le sol, rêche comme le vent, Patiente, comme l’année.