La vie qu’elles me font mener

Jules Laforgue

Des Fleurs de bonne volonté — 1890

Pas moi, despotiques Vénus Offrant sur fond d’or le Lotus Du Mal, coiffées à la Titus ! Pas moi, Circées Aux yeux en grand deuil violet comme des pensées ! Pas moi, binious Des Papesses des blancs Champs-Élysées des fous, Qui vous relayez de musiques Par le calvaire de techniques Des sacrilèges domestiques ! Le mal m’est trop ! tant que l’Amour S’échange par le temps qui court, Simple et sans foi comme un bonjour, Des jamais franches À celles dont le Sort vient le poing sur la hanche, Et que s’éteint La Rosace du Temple, à voir, dans le satin, Ces sexes livrés à la grosse Courir, en valsant, vers la Fosse Commune des Modernes Noces. Ô Rosace ! leurs charmants yeux C’est des vains cadrans d’émail bleu Qui marquent l’heure que l’on veut, Non des pétales, De ton Soleil des Basiliques Nuptiales ! Au premier mot, Peut-être (on est si distinguée à fleur de peau !) Elles vont tomber en syncope Avec des regards d’antilope ; — Mais tout leur être est interlope ! Tu veux pas fleurir fraternel ? C’est bon, on te prendra tel quel, Petit mammifère usuel ! Même la blague Me chaut peu de te passer au doigt une bague. — Oh ! quel grand deuil, Pourtant, leur ferait voir leur frère d’un autre œil ! Voir un égal d’amour en l’homme Et non une bête de somme Là pour lui remuer des sommes ! Quoi ? vais-je prendre un air géant, Et faire appeler le Néant ? Non, non ; ce n’est pas bienséant. Je me promène Parmi les sommités des colonies humaines ; Du bout du doigt Je feuillette les versions de l’Unique Loi. Et je vivotte et m’inocule Les grands airs gris du crépuscule, Et j’en garrule ! et j’en garrule !