Les Pins

Henri de Régnier

Les Jeux rustiques et divins — 1897

Les pins chantent, arbre par arbre, et tous ensemble ; C’est toute une forêt qui sanglote et qui tremble, Tragique, car le vent, ici, vient de la mer ; Sa douceur est terrible et garde un goût amer Et d’endormir nos soirs il se souvient encore D’être né du sursaut d’une farouche aurore Dans l’écume qui bave et la houle et l’embrun ; Et, sous les hauts pins roux qui chantent, un à un, Ou qui grondent en unissant de cime en cime Le refrain éternel de leur flot unanime, Le bonheur qui s’endort et qui ferme les yeux Croit entendre, en un rêve encore soucieux, La rancune ancienne et la rauque colère, Couple hargneux qui hurle et se guette et se flaire, Passer dans sa mémoire et mordre son sommeil ; Et la joie, au sommet des grands arbres vermeils Que le soir fait de pourpre et que l’heure ensanglante, Ressemble à la colombe harmonieuse et lente Et dont le chant roucoule et se perd et s’éteint Dans la rouge rumeur que murmurent les pins.