Ballade XVIII (Quant je party derrainement)

Charles d’Orléans

Poème de la prison

Quant je party derrainement De ma souveraine sans per, Que Dieu gard et lui doint briefment Joie de son loyal penser. Mon cueur lui laissay emporter. Oncques puis ne le peuz ravoir, Si m’esmerveille, main et soir, Comment j’ai vesqu tant de jours Depuis sans cueur ; mais pour tout voir, Ce n’est que miracle d’Amours, Qui est celui qui longuement Peut vivre sans cueur, ou durer Comme j’ai fait en grief tourment ? Certes nul, je m’en puis vanter. Mais Amours ont voulu montrer En ce leur gracieux povoir, Pour donner aux amans vouloir D’eux fier en leur doux secours ; Car bien pevent appercevoir Ce n’est que miracle d’Amours. Quant Pitié vit que franchement Voulu mon cueur abandonner Envers ma Dame, tellement Traitta que lui fit me laissier Son cueur, me chargeant le garder, Dont j’ai fait mon loyal devoir, Maugré Dangier qui recevoir M’a fait chacun jour de tels tours Que sans mort en ce point manoir Ce n’est que miracle d’Amours.