Mon royaume

Amable Tastu

Poésies nouvelles — 1835

Un jour aussi je voulus être Reine : D'ambition quel cœur n'est entaché ? Je me suis fait un Empire caché, Monde inconnu, hors a sa Souveraine : Mon Trône, est humble et n'a rien d'éclatant ; Mais nul péril aussi qu'on me le prenne : Combien de Rois n'en diraient pas autant ? J'ai dans ma Cour, aux autres Cours pareilles, Des ennemis qui se font mes flatteurs, Les vanités et les rêves menteurs ; Mais j'ai près d'eux un Conseiller qui veille. Que je faillisse, il me tance à l'instant ; Rien à sa voix n'interdit mon oreille ! Combien de Rois n'en diraient pas autant ? Ne croyez pas ma puissance exposée A se briser dans ses vouloirs mouvants, Comme un drapeau qui flotte au gré des vents ; A son caprice une borne est posée. Oui, j'obéis, non au joug qu'on me tend, Mais à la Loi par moi-même imposée : Combien de Rois n'en diraient pas autant ? J'ai mon Spectacle, et souvent s'y déploie Un drame sombre, ou fantasque, ou riant ; Chants d'Italie et luxe d'Orient, Fleurs et parfums, murs d'or, tapis de soie : Fête où jamais nul ennui ne m'attend, Où nul Impôt n'a dû payer ma joie !... Combien de Rois n'en diraient pas autant ? Qu'on ait vécu sous le marbre ou le chaume, Au même but nous arrivons., hélas ! Rois et Sujets, il faut, plus ou moins las, Tomber aux pieds de l'éternel fantôme. Mais quels regrets me suivraient en partant, Sûre, avec moi, d'emporter mon Royaume ? Est-il un Roi qui puisse en dire autant ?