Les Têtes de morts
Jules Laforgue
Le Sanglot de la Terre — 1901
Voyons, oublions tout, la raison trop bornée
Et le cœur trop voyant, les arguments appris
Comme l’entraînement des souvenirs chéris,
Contemplons seul à seul, ce soir, la Destinée.
Cet ami, par exemple, est parti l’autre année,
Il eût fait parler Dieu ! — sans ses poumons pourris.
Où vit-il, que fait-il au moment où j’écris ?
Oh ! le corps est partout, mais l’âme illuminée ?
L’âme, cet infini qu’ont lassé tous ses dieux,
Que n’assouvirait pas l’éternité des cieux,
Et qui pousse toujours son douloureux cantique ?
C’est tout ! — Pourtant je songe à ces crânes qu’on voit.
Avez-vous médité, les os gelés de froid,
Sur ce ricanement sinistrement sceptique ?