L’Homme et la Couleuvre

Jean de La Fontaine

Fables — 1679

Un homme vid une Couleuvre. Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre Agreable à tout l’univers. À ces mots l’animal pervers (C’est le serpent que je veux dire, Et non l’homme, on pourroit aisément s’y tromper.) À ces mots le serpent se laissant attraper Est pris, mis en un sac, et ce qui fut le pire, On resolut sa mort, fust-il coupable ou non. Afin de le payer toutefois de raison, L’autre luy fit cette harangue Symbole des ingrats, estre bon aux méchans, C’est estre sot, meurs donc : ta colere et tes dents Ne me nuiront jamais. Le Serpent en sa langue, Reprit du mieux qu’il put : S’il faloit condamner Tous les ingrats qui sont au monde, À qui pourroit-on pardonner ? Toy-mesme tu te fais ton procés. Je me fonde Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toy. Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justice C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice ; Selon ces loix, condamne-moy : Mais trouve bon qu’avec franchise En mourant au moins je te dise, Que le symbole des ingrats Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. Ces paroles Firent arrester l’autre ; il recula d’un pas. Enfin il repartit. Tes raisons sont frivoles : Je pourrois décider ; car ce droit m’appartient : Mais rapportons nous en. Soit fait, dit le reptile. Une vache estoit là, l’on l’appelle, elle vient, Le cas est proposé, c’estoit chose facile. Faloit-il pour cela, dit-elle, m’appeller ? La Couleuvre a raison, pourquoy dissimuler ? Je nourris celuy-cy depuis longues années ; Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ; Tout n’est que pour luy seul ; mon lait et mes enfans, Le font à la maison revenir les mains pleines ; Mesme j’ay rétably sa santé que les ans Avoient alterée, et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin me voila vieille ; il me laisse en un coin Sans herbe ; s’il vouloit encor me laisser paistre ! Mais je suis attachée ; et si j’eusse eu pour maistre Un serpent, eust-il sceu jamais pousser si loin L’ingratitude ? Adieu. J’ay dit ce que je pense. L’homme tout étonné d’une telle sentence Dit au serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit ? C’est une radoteuse, elle a perdu l’esprit. Croyons ce Bœuf. Croyons, dit la rempante beste. Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents. Quand il eut ruminé tout le cas en sa teste, Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesans, Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui revenant sur soy ramenoit dans nos plaines Ce que Cerés nous donne, et vend aux animaux. Que cette suite de travaux Pour récompense avoit de tous tant que nous sommes, Force coups, peu de gré ; puis quand il estoit vieux, On croyoit l’honorer chaque fois que les hommes Achetoient de son sang l’indulgence des Dieux. Ainsi parla le Bœuf. L’homme dit : Faisons taire Cet ennuyeux déclamateur. Il cherche de grands mots, et vient icy se faire, Au lieu d’arbitre, accusateur. Je le recuse aussi. L’arbre estant pris pour juge, Ce fut bien pis encor. Il servoit de refuge Contre le chaud, la pluye, et la fureur des vents : Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs. L’ombrage n’estoit pas le seul bien qu’il sceust faire ; Il courboit sous les fruits ; cependant pour salaire Un rustre l’abattoit, c’estoit là son loyer ; Quoy que pendant tout l’an liberal il nous donne Ou des fleurs au Printemps ; ou du fruit en Automne ; L’ombre, l’Esté ; l’Hyver, les plaisirs du foyer. Que ne l’émondoit-on sans prendre la cognée ? De son temperament il eust encor vécu. L’homme trouvant mauvais que l’on l’eust convaincu, Voulut à toute force avoir cause gagnée. Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là. Du sac et du serpent aussi-tost il donna Contre les murs, tant qu’il tua la beste. On en use ainsi chez les grands. La raison les offense : ils se mettent en teste Que tout est né pour eux, quadrupedes, et gens, Et serpens. Si quelqu’un desserre les dents, C’est un sot. J’en conviens. Mais que faut-il donc faire ? Parler de loin ; ou bien se taire.