Stances

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Mon enfant, vous marchez dans les mêmes chemins Où j’allais à votre âge, Les herbes ne sont pas plus basses que mes mains Et que votre visage. Vous croyez que le vent et les vagues de l’eau Sont les seules tempêtes, Il est des cris plus longs et des plaisirs plus beaux Que le ciel sur nos têtes. Tout vous est incertain et tout vous est réel, L’âme et l’azur des sèves ; Un jour vous ne tiendrez que le miel et le sel Des larmes et des rêves. Ces rêves si dolents, si tendres et si durs Dont je suis comme morte, Mon enfant, entreront chez vous malgré le mur, Les rideaux et la porte. Même si je restais auprès de votre lit Et contre vos fenêtres, Je n’empêcherais pas que le soir amolli Arrive et vous pénètre, Même si je mettais sur vos yeux mes deux mains, Vous sentiriez l’espace Empli des lourds désirs et du sanglot humain De toute votre race. Votre cœur est plus frais que celui des lis gais Et de la jeune abeille, Mais un jour, vos chers poings ardents et fatigués Presseront votre oreille : Ce sera le geste âpre, aride, épouvanté, Qui s’irrite et qui jure, Dont mes doigts, chaque fois que revenait l’été, Déchiraient ma figure. Pareille à vous, j’étais, dans le matin uni, D’une faiblesse extrême, Quand je me suis blessée à ce mal infini Qui nous vient de nous-même ; Et peut-être aurez-vous, un jour proche et doré, Cette ardente secousse, Puisque tout mon passé, malgré vous, est entré Dans vos veines si douces…