Ores es tu contente, o Nature meurtriere

Agrippa d’Aubigné

Le Printemps

Ores es tu contente, o Nature meurtriere. De ses plus chers enfans impitoyable mere, Tigresse sans pitié, As tu saoullé de sang ta soif aspre & sanglante, Faisant finir ma vie en ma mort violente, Mais non mon amitié ? Pourquoy prens tu plaisir à orner tes merveilles De ses riches tresors & beautes non pareilles Que puis aprés tu veux Garnir de plus de maux & de pennes cruelles Qu’Ethna ne fait sortir, du creux de ses moëlles, De souffres & de feuz ? Si cest œil ravissant qui me mit en servage N’eust fait naistre l’espoir au rais de son visage, Ravissant mes esprits, Ou qu’un sang plus espais, de masse plus grossiere A preuve de l’amour n’eust de ceste guerriere Si tost esté surpris : Helas ! mon œil fut sec & mon ame contente, Mon esprit ne fut mort par la crainte & l’atente, Ma main pas ne seroit Ny ce fer apresté prests à finir la vie Qu’amour hait, qu’il avoit à aymer asservie En si mortel endroit. Je ne me plaindrois pas, si ma mort pouvoit faire Au pris d’un sacrifice esteindre sa cholere Et un peu l’apaiser, Tant qu’en voiant la fin d’une amour non pareille Par un funebre adieu de sa bouche vermeille Je sentisse un baiser. Mon esprit satisfait errant par les brisees Des Enfers esgairez & des Champs Elysees Rien ne regretterait, Que le mesme regret qu’auroit son ennemie De la sainte amitié qu’encor aprés la vie L’esprit emporteroit, Mais en ne trouvant lieu pour mes larmes non feintes Dans son cueur endurcy aux viollantes plaintes D’un miserable amant : Non plus que l’on verroit engraver quelque trasse De l’inutille fer pressé dessus la face D’un ferme diamant. C’est fait, je veux mourir & qu’un tel sacrifice Preste ma triste main pour un dernier office A son cors malheureux, Dehors duquel l’esprit ira, comme je cuide, Sur les bors ombrageux du fleuve Acherontide Soupirer amoureux, Racontant aux Esprits la severe sentence Qui fut l’amere fin d’une longue esperance, D’une dure prison, De mes maux abregez & l’issue & l’entree, Qui forca le despit & la main forcenee Surmonter ma raison. Frape doncq’, il est temps, ma dextre, que tu face Flotter mon sang fumeux, bouillonnant par la place Soubz le cors raidissant. Haste toy, douce mort, fin d’un amere vie, Fay’ ce meurtre, l’esprit, ma rage te convie Aux umbres fremissant.