Le Corbeau voulant imiter l’Aigle

Jean de La Fontaine

Fables — 1668

L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton, Un corbeau, témoin de l’affaire, Et plus faible des reins, mais non pas moins glouton, En voulut sur l’heure autant faire. Il tourne à l’entour du troupeau, Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau, Un vrai mouton de sacrifice : On l’avait réservé pour la bouche des dieux. Gaillard corbeau disait, en le couvant des yeux : Je ne sais qui fut ta nourrice ; Mais ton corps me paraît en merveilleux état : Tu me serviras de pâture. Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat. La moutonnière créature Pesait plus qu’un fromage ; outre que sa toison Était d’une épaisseur extrême, Et mêlée à peu près de la même façon Que la barbe de Polyphême. Elle empêtra si bien les serres du corbeau, Que le pauvre animal ne put faire retraite : Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau, Le donne à ses enfants pour servir d’amusette. Il faut se mesurer ; la conséquence est nette : Mal prend aux volereaux de faire les voleurs. L’exemple est un dangereux leurre : Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ; Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.