Le poème de la vigne

Marie Krysinska

Joies errantes — 1894

Sur son vaisseau aux mâts fleuris Dionysos, vers les Indes lointaines, Cingle parmi Les vents soumis ; Et riche du butin conquis D’or, d’ivoire, d’ambre et d’aromates Il en rapportera, plus précieuse encore, La vigne au rire sonore. Plus tard, ce sera le vin rose De Chypre, dans les coupes insoucieuses Qui vacillent aux mains des belles courtisanes Couronnéesde roses. Parmi les Vignes de Saaron, Dont les grappes sont parfumées, L’Épouse du Cantique des cantiques S’offrira sublime et naïve À l’Époux mystique. Les vins du Rhin, bus dans les hanaps, Plongeront les somptueux margraves Dans l’ivresse héroïque et grave Qui rêve de hauts faits Par les bardes chantés. L’Espagne dans les ondes chaleureuses Des Xérès et des Alicantes Trouvera la flamme nerveuse et langoureuse De ses danses affolantes. Les Falernes, chauffés de soleil Dans les campagnes latines, Gardent en leurs rameaux vermeils Le sang farouche des Messalines. La vigne française — rouge rose et blonde — Sera célébrée aux deux bouts du monde. Cette terre de France, couronnée De glorieux Passé, Riche d’Espoir et de belles Chimères Ne contient-elle pas l’esprit de Rabelais Et de Voltaire En ses robustes veines retourné ? Enfin le champagne à la mousse folle — Dont le bouchon comme un oiseau s’envole — Est le diadème d’or, finement perlé, Au front de la Vigne sacrée. Son éloquence, passionnée et légère, Est la fantasque conseillère Du gracieux amour éphémère Mais c’est aussi parmi La pourpre miraculeuse du Vin Que règne le sang de l’Agneau divin ; Offert en tendresse infinie Pour toute la terre.