La nonne

Cécile Sauvage

Tandis que la terre tourne — 1910

Vertu de la cellule oblongue au parfum d’ambre ! La fenêtre est ouverte aux rayons affaiblis, Les murs sont nus et gris comme un ciel de novembre Et jettent leurs reflets sur les moëllons polis. Nul bruit que les soupirs de l’heure qui s’écoule Et de la nonne assise et que le calme endort, D’une colombe en bas la plainte qui roucoule Monte, mais ce murmure est du silence encor. Au bord de la fenêtre, en un verre d’eau pure, Une dernière rose a le naïf dessin Des fleurs droites qu’on voit dans les vieilles peintures. Au-delà c’est la plaine et son morne terrain. Dans les champs la lumière étend une dentelle Où l’automne a dressé ses branchages dorés Comme pour un autel férié de chapelle. Sur une planche où des volumes sont serrés, La nonne a pris un livre et médite un passage. Qu’importe sous le ciel la ronde des saisons ! Ici le lit étroit évoque un sarcophage Et tous les gestes ont des couleurs d’oraisons. Que madame Marie entre en robe de nue, Ici s’épanouit la candeur qui lui plaît Et s’acharne à mourir une âme morfondue De l’égrenage sourd du pesant chapelet. Le front a conservé la rondeur puérile Et brille comme un fruit sous la bande de lin, Le regard enfoncé luit d’un feu peu tranquille, La bouche a pris un pli que donnent les mots saints Et les baisers ardents aux médailles bénites. La robe noire met une ombre dans le clair Et ses déplacements gardent le poids d’un rite En dépit du nez amusant qui perce l’air. Or, devant le prie-dieu qui meuble l’oratoire, Entre deux tibias une tête de mort Est assise et des dents manquent à la mâchoire. Là, chaque soir, songeant au néant de son corps, La vierge vient meurtrir ses petits seins timides Pour étouffer son cœur et la tentation Et sur sa chair d’enfant produire en vain des rides ; Car dans la nuit, souvent, dressé comme un lion, Le désir de la vie irrésistible grince, Sa fleur de sang éclate à l’appel du printemps Et des galops fougueux que sa voix faible évince L’incitent à céder, venus du fond des temps. Ses jours se faneront, sa chair étiolée Sera comme une fleur prise dans un missel. Sa forme ira dormir, aux cendres ravalée, Laide d’avoir vécu pour l’épine et le sel. Les colombes en bas roucoulent, monotones, Un air d’éternité immuable et fatal. Un vain soleil tiédit sur l’ennui des automnes, Le devoir est la mort, le plaisir est le mal. L’éternité sourit de la minute humaine, Un champ de croix s’arrête à l’horizon voilé ; Rien n’est vrai que le deuil où l’âme se surmène Et que le jet gothique au zénith envolé.