Mille baisers perdus, mille & mille faveurs
Agrippa d’Aubigné
Le Printemps
Mille baisers perdus, mille & mille faveurs,
Sont autant de bourreaux de ma triste pensee.
Rien ne la rend malade & ne l’a offensee
Que le succre, le rys, le miel, & les douceurs :
Mon cœur est donc contraire à tous les autres cœurs,
Mon penser est bizarre, & mon ame insensee
Qui fait presente encor’ une choze passee,
Crevant de desespoir le fiel de mes douleurs.
Rien n’est le destructeur de ma pauvre esperance
Que le passé present : ó dure souvenance
Qui me fait de moy mesme ennemy devenir !
Vivez, amans heureux, d’une douce memoire,
Faites ma douce mort, que tost je puisse boire
En l’oubly dont j’ay soif, & non du souvenir.