Vers

Émile Verhaeren

Les Bords de la route — 1895

Rayures d’eau, longues feuilles couleur de brique, Par mes plaines d’éternité comme il en tombe ! Et de la pluie et de la pluie — et la réplique D’un gros vent boursouflé qui gonfle et qui se bombe Et qui tombe, rayé de pluie en de la pluie. — Il fait novembre en mon âme — Feuilles couleur de ma douleur, comme il en tombe ! Par mes plaines d’éternité, la pluie Goutte à goutte, depuis quel temps, s’ennuie. — Il fait novembre en mon âme — Et c’est le vent du Nord qui clame Comme une bête dans mon âme. Feuilles couleur de lie et de douleur, Par mes plaines et mes plaines comme il en tombe ; Feuilles couleur de mes douleurs et de mes pleurs, Comme il en tombe sur mon cœur ! Avec des loques de nuages, Sur son pauvre œil d’aveugle S’est enfoncé, dans l’ouragan qui meugle, Le vieux soleil aveugle. — Il fait novembre en mon âme — Quelques osiers en des mares de limon veule Et des cormorans d’encre en du brouillard, Et puis leur cri qui s’entête, leur morne cri Monotone, vers l’infini ! — Il fait novembre en mon âme — Une barque pourrit dans l’eau, Et l’eau, elle est d’acier, comme un couteau, Et des saules vidés flottent, à la dérive, Lamentables, comme des trous sans dents en des gencives. — Il fait novembre en mon âme — Il fait novembre et le vent brame Et c’est la pluie, à l’infini, Et des nuages en voyages Par les tournants au loin de mes parages — Il fait novembre en mon âme — Et c’est ma bête à moi qui clame, Immortelle, dans mon âme !