À Gaspard de Pons

Victor Hugo

Océan vers — 1942

Comment pourrais-je, je te prie, Répondre à tes vers gracieux, Mais gâtés par la flatterie ? La docte fontaine est tarie, Phébus est sourd, Pégase est vieux, Et ne monte plus guère aux cieux Que pour chercher son écurie. Va donc, au gré de tes désirs, Poursuis ; donne ta vie aux Grâces, Consacre aux Muses tes loisirs ; Chante l’Hymen et ses disgrâces, Chante l’Amour et ses plaisirs. Suis sur tes poétiques ailes Le doux Parny, l’heureux Bertin, Mais sois plus gai que tes modèles. Les Muses ne sont point cruelles, Ton triomphe au Pinde est certain ; Car on prétend dans les ruelles Qu’un poëte un peu libertin Est bien vu chez les Neuf Pucelles. Moi, sans m’en soucier, j’attends La mort, ou précoce, ou tardive ; J’ignore, éphémère convive, S’il faudra fuir avant le temps Ce vaste banquet où j’arrive ; Qu’importe d’ailleurs que je suive Chatterton mort à son printemps, Qui s’en alla sur l’autre rive Faire des vers à dix-huit ans ? Que le dieu des Arts me délivre De ce corps formé pour souffrir ; Ta Muse, ami, me fera vivre, Si la mienne me fait mourir.