La Détresse

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Et puis surtout, d’abord, le silence et l’oubli ; Plus rien, ah ! plus d’effort, de voix et de visage ! Laissez, on est mieux seul dans le soir amolli Pour ces tournants de vie et ces mauvais passages… — Ne rien entendre, ne rien voir, ne rien vouloir, Demeurer en soi-même invisible et farouche, Sentir le cœur se fendre et les larmes pleuvoir, Ne plus laisser que l’on vous parle ou qu’on vous touche. Ne plus aimer surtout, ah ! c’est surtout cela ! Combien s’en sont allés mettant leur vie en cendres Pour avoir vraiment bien su cette peine-là D’être trop vrais, d’être trop sûrs, d’être trop tendres… — Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux, Des yeux qu’on a aimés, mauvais comme des pierres ! … Ces yeux profonds avec des flèches au milieu Ah ! qu’ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières. — Amour, allez-vous-en pour qu’on puisse mourir, Puisque aussi bien c’est vous qui nous forcez à vivre, Allez-vous-en, prenez vos cris et vos désirs… — La mort ! comme elle éteint la plaie avec son givre !