Rupert Brooke

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Le jour qu’il eut compris que les hautes idées Devenaient peu à peu L’enjeu De la lutte vers le futur échafaudée, Étant poète, il se promit d’être soldat. Pas un instant, il n’hésita À dominer en lui la dangereuse joie D’être juste et clément à la race de proie Qui se prouvait cruelle avec tranquillité ; Son cerveau libre en fut à tel point révolté Qu’il fit accueil, portes ouvertes, À la haine innombrable, exaltante et alerte. Il s’embarqua tel jour d’été, Quand les vents d’Est couvrent l’immensité De l’écumante et fougueuse avalanche Des vagues blanches ; Il s’embarqua vers l’Orient, Jeune, ferme, rapide et souriant, Voyant déjà surgir au clair de ses prunelles Les golfes d’or des Dardanelles. Hélas ! qui donc eût cru que bref serait son rêve Et que jamais son poing farouche et violent N’arborerait dans un combat sanglant Le glaive ? Hélas ! qui donc eût dit qu’en ces pays vermeils Où tout lui semblait joie, amour, splendeur et fête, Son cerveau trop ardent sous son front de poète Serait tué par le soleil ? Son corps ne souffrit guère ; On le mit sur son lit dans sa cabine claire, Un rayon du couchant visita son chevet Et son regard encor lucide apercevait Lentement ses deux mains se dorer de lumière. Jadis, il eût voulu mourir ainsi, Par un soir fabuleux, en une île lointaine Où le troène et l’asphodèle et le souci S’émeuvent au chant clair et menu des fontaines ; Or, depuis quatre jours l’ordre du capitaine Nous faisait faire escale en l’île de Scyros : De longs parfums de fleurs s’allongeaient sur les eaux Et la brise chantait aux cordages des moufles Si bien que ce fut elle, entrant par les hublots, Qui recueillit et puis dispersa sur les flots Son dernier souffle. En uniforme roux coupé en son milieu D’un seul rang de boutons aux fleurons militaires, Nous l’avons enterré par un minuit lunaire, Dans un site merveilleux. Nous l’avons mis sur nos épaules fraternelles, Y maintenant sa bière avec nos larges mains. Des flambeaux allumés éclairaient les chemins Au long de roches éternelles. Nous étions comme heureux de le sentir encor Une dernière fois en son cercueil de hêtre Nous toucher presque et comme agir de tout son être Très doucement, contre nos corps. Nous l’avons longuement couché sous de beaux arbres Au penchant d’un coteau par la sauge strié ; Son tombeau fut orné d’un rameau d’olivier Et recouvert par de blancs marbres. Ceux de sa compagnie ont voulu que sa croix Ne fût que deux tronçons d’un pauvre et frêle arbuste Ils ont inscrit son nom sur une planche fruste, Prenant pour encre un peu de poix. Nous l’avons veillé tous, jusqu’à l’aube blêmie ; Puis l’avons laissé là Dans sa tombe de soldat, Avec la mer pour amie. Depuis Le sort, tantôt clément, tantôt contraire, Nous dispersa d’île en île, là-bas, au loin, Partout où de nos bras sanglants avaient besoin La France et l’Angleterre. Mais nul de nous, jamais, n’a desserré le lien Qui l’unissait au disparu dans la mort noire Et l’on songeait à lui, avec ferveur et gloire, Dès qu’on se battait bien. Plus tard, lorsque la paix docile Nous sera revenue avec sa force douce, Nous irons rechercher sous le thym et la mousse Sa tombe, au cœur de l’île. Hélas ! le temps qui tout efface Peut-être en aura fait disparaître la trace, Et peut-être nos pas La chercheront en vain dans le soir et l’aurore ; N’importe, il nous sera plus cher encore Si nous ne la retrouvons pas.