Le plaisir

Anna de Noailles

Les Forces éternelles — 1920

Plaisir, le plus profond et triste mot du monde, Qui contient tout l’espoir et contient tout l’oubli, Qui dit l’homme exultant ou bien enseveli Dans l’extase effrayée où les larmes abondent. Plaisir, le seul vainqueur, pied d’airain arrêté Sur tout effort humain. Plaisir, terme des choses, Accostage de l’être avec l’éternité, Plénitude, désert, ravage, immense pause ; Interrogation et reproche au destin Pour ce ciel apparu à travers nos ténèbres, Pour ce bref incendie enivrant, qui s’éteint Et nous laisse sa cendre impalpable et funèbre. Plaisir, effarement, puis révélation, Passage de la mort franchi, clarté soudaine, Être un dieu ; connaissance, ample précision ; Puis cette pauvreté de la tendresse humaine ! Et pourtant rien ne vaut que vous, plaisir amer, Sur qui posent le monde et tout l’humain théâtre, Amer plaisir, profond tel la profonde mer Qui porte allègrement les pesantes escadres ! N’est-ce pas vous toujours ces rêveuses lourdeurs Du printemps pluvieux, ce pépiement d’eau fraîche Dans la noire forêt, ces subites odeurs Des bourgeons, crépitant sur les écorces rêches ; Ce cri d’oiseau avec sa tristesse de cœur, (Cri ténu et pourtant enflé comme l’orage). Ce cri d’oiseau, le soir, n’est-ce pas votre ouvrage, Ô sournois compagnon, solennel et moqueur, Plaisir, vous qui toujours remplacez le bonheur !