Matin dans l’Ile-de-France

Anna de Noailles

Les Éblouissements — 1907

Ah ! c’est un si petit matin terne et charmant, Un matin de ciel bas, couleur d’eau, de platine, Les nuages sont comme un attendrissement Posé sur la douceur de la terre latine. L’eau d’arrosage, avec sa vapeur de cristal, Baigne dans le jardin la pelouse jaunie, Et fait, sous le ciel gris, le bruit oriental Des jets d’eau dans la cour d’un palais d’Albanie. Les vifs hortensias avancent mollement Leurs lourds paquets de fleurs en rose porcelaine. Ah c’est un jour si bon c’est un si doux moment ! C’est tant d’espoir dans l’air, sur les eaux, sur la plaine ! Et l’on est tout à coup heureux comme à neuf ans, On rit près d’un massif de fleurs tièdes et lisses, On est soi-même abeille, aurore, brise, vent, On est un cœur qui va jusqu’au fond des calices, On est un corps avec des antennes de miel, Une âme avec des feux, des ailes, des pétales, On est tout l’univers enivré sous le ciel… Mais un jour, ce sommeil, dans la terre natale !