Parfois, quand j’aperçois mon flamboyant visage

Anna de Noailles

Poème de l’amour — 1924

Parfois, quand j’aperçois mon flamboyant visage, Lorsqu’il vient d’échapper à ta bouche et tes doigts, Je ne reconnais pas cette exultante image, Et je contemple avec un déférent effroi Cette beauté que je te dois ! Comme de bleus raisins mes noirs cheveux oscillent, Ma joue est écarlate et mon œil qui jubile Mêle à sa calme joie un triomphant maintien ; Je n’ai vu ce regard florissant et païen Que chez les chèvres de Sicile ! Moment fier et sacré où, sevré de désir, Mon cœur méditatif dans l’espace contemple La seule vérité, dont nous sommes le temple ; Car que peut-il rester dans le monde à saisir Pour ceux qui, possédant leur univers ensemble, Ont mis l’honneur dans le plaisir ?…