L’Heure nocturne

Anna de Noailles

L’Ombre des jours — 1902

Temps de stupeur et de silence, Ô nuit lunaire de l’été, Comme l’âme monte et s’élance Et sent pleurer la volupté, Et comme de vos blanches lances Vous percez le cœur emporté, Tombé, Lune, en votre balance. Sur les corps las et rapprochés, Sur la route, l’arbre et la mousse Vos flots laiteux sont épanchés Comme une eau d’argent sèche et douce Qui baigne les cœurs écorchés, Ô Lune jaune, grise et rousse Tourment d’or des soleils couchés. Fruit large et clair des vergers pâles ; Fruit empli d’air, de sucre et d’eau, Lune d’étain, d’ambre et d’opale, Que fais-tu du rêve si beau Que te donnent dans la rafale Les pauvres âmes, blanc troupeau De désirs, d’amour et de râle. Comme il fait sombre dans le bois, On ne voit plus la terre brune, On entend le gazon qui boit Les sources qui pleurent chacune… Il semble qu’on soit mort en soi Et que l’on marche vers la lune Bonne et prudente comme un toit. — Et vous, Lune toujours mourante, Quelle flamme font à vos yeux Les feux des âmes fulgurantes, Et nos cris vont-ils jusqu’aux cieux, Sanglots des voluptés errantes Qui montent du cœur soucieux Au sein des nuits désespérantes…