Le Linge

Émile Verhaeren

Les Villes à pignons — 1910

Leur coude nu sorti des manches, Et tout leur poids Pesant sur le fer chaud qui glace et broie Le raide empois, Les massives servantes Ornent de longs plis droits Et de courbes savantes Le linge blanc des blancs dimanches. À larges pans, le linge blanc Déborde De grands et superbes paniers. On le sécha, le long des cordes, Au vent vermeil, au vent léger Des vieux vergers. Et maintenant, le voici net et clair, Avec la bonne odeur des prés, Avec la bonne odeur de l’air, Entre ses plis menus et resserrés, Où fourrage, tel un museau Lourd, mais rapide, En chaque coin, en chaque vide, Le bout massif des gros fers chauds. De large en long, de long en large, Avec leur bras pesant et lent, Marquant de grandes marges Plates, le linge blanc, Les servantes repassent ; Tandis qu’assise à la fenêtre basse, La maîtresse de la maison Surveille, interroge, clabaude À langue chaude Et brûlante comme le fer sur les tisons. Et les nouvelles de la ville Défilent, Et tous les voiles des ménages Du voisinage Sont soulevés férocement ; Et l’on suppute, et l’on affirme, et l’on dément ; Les maîtresses, aux airs de duègnes, Pour mieux savoir Feignent D’abord de ne rien entrevoir ; Mais les servantes les renseignent, Flairant le mal dans tous les coins, Prenant le ciel et la vierge à témoins, Et tout à coup crispent le poing, Là-bas, vers quelque rogue et farouche adversaire. Et maîtresses et servantes, bientôt d’accord Sur tous les vols dont l’échevin retors, Et le notaire escroc et l’armateur faussaire Ont ravagé le champ des communes misères, S’oublient à remuer, avec un tel emportement, Ces tas houleux de boue, Qu’une se brûle en soulevant, D’un trop rapide mouvement, Le fer chauffé, contre sa joue. Se dépliant, se repliant, Avec le va et vient tranquille et lent D’une aile d’ange, Parmi cet unanime étalage de fange, Se meut le linge immense et blanc.