La Récompense

Henri de Régnier

1914-1916 — 1918

Il était de courte taille, Magnifiquement velu, Avec une large entaille Sur sa face de poilu ; Son bras pendait en écharpe, Un chausson chaussait son pied ; Était-ce au bord de la Scarpe Que Mars l’avait étrillé ? Sur la Marne ou bien sur l’Aisne Ou sur l’Yser, je ne sais, Qu’il avait, hors de sa veine, Répandu son sang français ? Qu’importait, car sa prestance Montrait un vrai brave, et puis C’était un soldat de France Que je saluais en lui : « Ô héros entre cent mille, Lui dis-je, ô victorieux, Toi qui, de la horde hostile, Soutins le choc furieux, « N’es-tu pas comme l’emblème Du grand effort obstiné Où tout un peuple lui-même De laurier s’est couronné ? « Dis-moi, pour la part de gloire Qui t’échoit, que voudras-tu ? Sera-ce un ruban de moire Sur ta capote, ô poilu ? « Pour ta chair ainsi meurtrie, À quoi donc auras-tu droit, Que te devra la Patrie Pour tout cela ? Réponds-moi. » L’homme avec un bon sourire, Souleva son bras raidi : « Monsieur, je vais vous le dire Tout bonnement, comme on dit : « Mon désir a pour limites De recommencer le jeu, Car après tant de marmites, C’est fade, le pot au feu ! »