La jeune fille nue

Francis Jammes

Le Deuil des primevères — 1901

Petite vieille drôle, qu’as-tu dans ton cabas ? J’ai des limaçons pour mes canards, et des bas. Et encore ? Les framboises chaudes des forêts. Et encore ? Des écheveaux de fils de rosée, Et encore ? Encore ? Il y a des roses cueillies dans l’ombre noire de midi. Et encore ? Un morceau de pain gris qu’un pauvre plein de poussière a léché, et qui lui a fait la bouche amère. J’ai creusé le croûton avec mes dents de vieille. J’en ai sorti la mie et j’ai, comme un moineau, fait tremper cette mie dans un joli ruisseau. Le pauvre avait les pieds luisants et bleus de plaies, je lui ai mis la mie dessus pour qu’il y ait frais. Petite vieille drôle qui es bonne et honnête, as-tu un remède pour mon âme de poète ? Tu aurais pitié d’elle, si tu savais… Elle est comme une mésange qui ne cesse de crier sous l’ombre, en cercles rapprochés, d’un épervier. Je n’ai jamais bien pu m’expliquer ce que c’est. Ce n’est point des onguents, non plus des vermifuges, que l’on fabrique dans le recueil blanc des refuges, avec une cornette et des mains du Seigneur, qu’il te faut pour guérir la fièvre de ton cœur. Mais écoute : Il est, au cœur vert du noir bois frais, un chêne, le plus grand de toutes ces forêts. Une croûte d’abeilles d’or sur son tronc bouge, et sa cime de nuit touche le soleil rouge. Il est tordu ainsi qu’une vis de pressoir et il a l’air, le soir, d’écraser des étoiles. La nuit l’emplit de jour, le jour l’emplit de nuit. Il est bon. L’écureuil dont le bond vole vite, le grimpereau choqueur, le cerf-volant l’habitent. Un petit monde humide sous son écorce s’abrite. Une mousse en soleil vient mourir à ses pieds. Il se réjouit bien, quand les douces averses sonnent trembleusement sur ses feuilles alertes, dans l’ébouriffement criard des vieux piverts qui ont fait à son bois de petites fenêtres. Au milieu du feuillage arrondi de ce chêne est un grand nid de mousse, frais comme un bénitier, que tapissent des fils-de-Vierge bleu-rosé et des effeuillements de roses arrosées. C’est dans ce nid d’amour tremblant qu’est étendue, le corps plein de rosée, une jeune fille nue… En t’écoutant parler, je ne sais quel beau jour gonfle mon cœur comme un raisin plein de soleil… Mais tu ne me dis pas, originale petite vieille, ce qui peut guérir mon cœur mort d’amour ? L’amour. Tais-toi. C’est douloureux. Tu sais que c’est fini. Depuis un an mon cœur m’étrangle. Elle est partie, celle qui avait fait dans mon cœur sa patrie. Elle n’habitait pas, comme cette autre, un nid dans une forêt noire où il n’y a personne que la plainte engourdie de l’angelus qui sonne, ou le frisson mouillé d’un mulot qui se glisse dans la terre friable et bonne aux plus petits. Ne me fais pas pleurer. L’autre habitait mon lit, plus doux qu’un nid de mousse alors qu’elle y était C’était comme un printemps qui aurait été l’été. Son corps était pareil aux lilas flétrissants qui se penchent, et sa bouche aux fraises écrasées sur un seuil blanc d’Automne où pleurent des enfants Oh ! N’as-tu pas plutôt, bonne petite vieille, quelque breuvage doux cueilli par les abeilles ? Cela mettrait du miel, peut-être, dans mon cœur. N’as-tu pas aussi bien un baume de douceur où entrent la sueur sacrée du laboureur et le lait bienfaisant d’une petite chèvre ? Pourrais-tu me laisser ainsi souffrir toujours, pleurer toujours, lassé de ne voir sur la route que ce je ne sais quoi qui est toujours le même ? Le corps plein de rosée, la jeune fille nue t’attend. Ne tarde pas. L’amour nouveau bourdonne sur la verveine bleue et sur les hellébores. Dis, celle qui partit qu’est-elle devenue ? Ne pleure pas, enfant. Va. Gagne la forêt. Ce qui manquait au lit de l’ancienne maîtresse n’étaient ni l’églantier défleuri, ni les tresses de rosée rose et bleue, ni la douce paresse qui fait que l’on s’endort avec les bras brûlants ; c’était bien plus que la douleur qui te manquait : la résignation que l’on nomme bonté. Mais elle existe, ami, sereine et naturelle, celle qui guérira ta blessure cruelle. C’est celle qui habite au nid de mousse en fleurs, née au milieu des bois, dont les bras gracieux n’ont pressé que l’azur, croisés dessus sa gorge plus gonflée qu’un soupir et plus blonde que l’orge. C’est celle dont les yeux ne virent que le ciel, qui se couche rieuse et dont le ventre bombe vers le vol le plus haut des plus chastes colombes, et dont les cheveux blonds n’ont subi que les ruches qui les prenaient le soir pour des blés inconnus. C’est la vierge parfaite au sein de la nature, dont le corps est sans tache et la pensée est pure. De qui est-elle née, ô bienfaisante vieille qui te courbes ainsi que la haute fougère au déclin de l’Été, ô bienfaisante vieille aux mots légers comme une grappe de bruyère ; de qui est-elle née celle qui dort ainsi couverte de rosée et nue dedans son nid ? Je te dirai plus tard et son père et sa mère. Mais ne perds pas de temps. Aux lisières nocturnes déjà se gîte la rapidité des lièvres. La première étoile, celle qui annonce aux couturières que l’ouvrage est fini dans les fermes obscures, se montre et brille ainsi qu’un verre sur un mur. Le rossignol essaye dans le nocturne azur ses trois appels suivis d’un rire en pleurs de source. Prends ton bâton. Franchis la haie où les rainettes coassent. Vois : la lune illumine les mousses. La nuit fera le jour, si bien que réveillés les coqs éclateront croyant l’aube venue. Viens. Tu pénétreras dans la belle forêt où dort dans la rosée la jeune fille nue. Moi, priant et courbée, je te précéderai. Ô ma petite vieille, nous faudra-t-il encore marcher longtemps ? Il n’est que minuit. À l’aurore nous apercevrons la lisière du bois touffu. Quel est ce bruit qui tremble sur les prairies confuses ? Ce sont les mots d’amour que se disent les choses. Écoute ? C’est un chien veilleur qui aboie au clair de lune dont l’ombre bouge sur les roses. Et ceci ? C’est le bruit d’un métier à tisser dans la nuit d’une grange où luit une lumière. Et ceci ? C’est l’agitation des chaînes sur le bois des étables. Et ceci ? Et ceci ? C’est l’appel lent d’un grave rossignol. C’est la poussée des germes. C’est le clapotement sur la mare de la ferme d’un crapaud dont de temps en temps, seule, s’élève la note soupirée par son âme de verre. C’est le crissement fin de la chauve-souris. C’est la source pleureuse au fond de la prairie. C’est l’appel triple et doux des cailles au blé vert. Quelle est cette lumière qui est presque de l’ombre ? C’est l’aube qui va accoucher. Elle se gonfle. Elle va accoucher de tout ce qu’on verra : du soleil et de l’eau, de la terre et des bois. Qu’est-ce qui luit ? C’est un lac sous la lune de givre. Il tremble et fume sous les aulnes de la rive. Quel silence. On dirait, la brume s’élevant, que tout le lac s’élève en devenant d’argent. La poule d’eau effarouchée le bat de l’aile. De l’argent. De l’argent. Tout le lac est d’argent. C’est un silence qui est glacé et qui brille. Attends. Je veux cueillir pour cette jeune fille qui est nue et t’attend dans un nid de rosée, un bouquet de brouillard en fruits de clématites. Vieille, ne vas-tu pas trop remplir ton cabas ? Il y a déjà tant de choses… Que non pas, car rien ne peut combler un cabas de pauvresse. Ces fruits sont des duvets de brouillard qui s’effrange. Dis ? N’est-ce pas là-bas des brumes d’ailes d’anges ? On sent passer des vols de choses immobiles. Ô divine et cocasse vieille ! La beauté de tout ce que je vois d’heure en heure s’augmente. De quel charme l’enchantes-tu ? De pauvreté. L’air est un océan. L’Aube accouche la Terre. Les coteaux surgissants, pareils à des baleines, nagent vers le soleil et bondissent. Un char crie, écrasant là-bas le gravier de la boue. La vie commence. Vois : les herbes les plus petites commencent une à une à se montrer. Voici l’euphorbe d’or, la véronique bleue, la mousse. Sens-les vivre dans leur bonté modeste et douce. On ne les entend point. La rosée est leur voix. Leur âme tendrement un jour se fanera. On les a surnommées les simples, simplement. Elles font un devoir ignoré, comme nous. Elles ont toujours l’air de prier à genoux. Approchons-nous ? Tu vois là-bas la forêt noire. C’est un reposoir frais comme le Paradis. Nous l’atteindrons à l’heure rouge où les midis balancent aux clochers paysans leurs ailes bleues. Mon cœur meurt en songeant que dans la canicule, dans les coquelicots, au bord des gaves frais, celle qui fut ma joie, légère comme un tulle, écrasera sa lèvre à un nouvel aimé. Mon cœur se tord et meurt. Dis, se sont-ils levés ? Ont-ils ri ce matin ? Reviendront-ils ce soir, sans penser qu’à travers la nuit et le soleil, je n’avais pour pleurer que ta douceur de vieille ? Aie donc confiance. Avant ce soir tu auras vu celle qui te guérira, celle qui est nue dans l’ombre ensoleillée de la hutte feuillue. Devant elle ton cœur oubliera ce passé, par qui tu es pleurant et par qui harassé. Tu ne songeras plus à celle dont les jambes t’enlaçaient comme un lierre en meurtrissant ton âme. Je ne puis oublier ses caresses si franches. La feuille verte oublie la feuille jaunissante. L’abricotier oublie la neige du Printemps. Tu sentiras se fondre à l’émail de tes dents le fruit d’amour nouveau de ta jeunesse ardente. N’es-tu comme un rosier qui, desséché d’abord, ensuite voit renaître un flot de roses d’or ? Ô vieille, ton langage est un rayon de miel. Ce miel, où l’as-tu pris : de quelle douce aurore, de quels calices purs et de quelles abeilles ? Ce miel est, mon enfant, celui de mon Automne. Nous avons marché toute la nuit, tout ce matin, le long des lacs, sur les mousses et sur les thyms. J’ai passé la nuit à couper et lier des branches. Ma hachette, sous la lune, était toute blanche. La forêt parfumée par les écorces fraîches pleuvait de la rosée sur mon petit tablier. Bientôt, la pluie tombant des châtaigniers frappés sur ma nuque a glissé et mouillé ma chemise, et je sentais sur moi comme un froid d’arc-en-ciel. J’ai dû me mettre nue et étendre au soleil mes vêtements trempés, et reprendre l’ouvrage, nue ainsi, et n’ayant pour vêtir mes seins clairs que la courbe lueur des feuilles sous ma serpe. Qui attendais-tu depuis l’aurore ? Vous, grand’mère. Depuis la rose aurore qui attendais-tu encore ? Je ne sais, je ne sais, grand’mère… Quelque chose… Un vide délicieux gonfle mon cœur ainsi que la nuit gonfle le rossignol, et la pluie gonfle les lilas bleus et lourds que le vent brise. J’ai envie de pleurer, grand’mère. As-tu donc peur ? Les loups sont-ils venus sur les fraises sauvages ? Non. Les brebis sont seules passées parmi le bois, et leurs cloches chantaient comme des pluies d’orage. Le chien rude mordait les bêtes aux jarrets. L’âne baissait la tête et le pâtre priait, et les bidons sonnaient aux flancs pelés de l’âne. Dis-moi ? Regagnaient-ils la balsamique montagne ? Pas encore. On conserve encore dans les joncs verts le lait caillé avec la fleur du chardon bleu. Quand le pâtre est passé, il avait des jonçaies. Pour m’en donner il a frappé à cette porte, en m’appelant ; mais je ne lui ai pas répondu, parce que je tremblais d’être si jeune et nue. Seul un pivert lui a répondu de sous l’écorce. Qu’attends-tu ? Qu’attends-tu depuis la rose aurore ? Je ne sais pas ce que j’attends. C’est une chose que je ne puis pas dire et qui est comme une rose dont on sent le parfum sans qu’on la puisse voir. Mon âme a soif ainsi qu’aux cailloux du lavoir, lorsque l’eau y est gelée, une bergeronnette. Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand’mère ? Le toit éclatera sous le poids noir du lierre. Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand’mère ? Entends le bruit d’argent que font les lavandières. Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand’mère ? Les perdrix de corail chantent dans la bruyère. Quel est ce clair jeune homme, grand’mère, à vos côtés ? Une brebis perdue sur la mousse a bêlé. Voici midi. C’est l’heure où il me faut aller cueillir, pour composer des baumes salutaires, les rameaux endormis des plantes vulnéraires. Leurs feuilles assombries dorment dans les fourrés où la couleuvre lisse et froide s’est nouée. Le long du vif ruisseau sableux je cueillerai la menthe, dont l’odeur s’écrase sous les doigts. Dans la chaude prairie où le vent fait de l’ombre, poussent le lychnis rose et l’oseille sauvage qui, pourpre et cannelée, berce sa tige longue. La reine-marguerite est une jeune fille. La renoncule est l’œil doré de la prairie, et le myosotis est l’œil bleu du ruisseau. Le pissenlit est la quenouille du cri-cri. Les asphodèles sont les cierges du soleil. Les pervenches sont des étoiles qui ont poussé. L’iris est un oiseau penché sur la rivière. Les chèvrefeuilles sont les lèvres de la haie, et l’églantier tremblant les joues de fiancées. Que vous connaissez bien les plantes salutaires… Quel est ce clair jeune homme à vos côtés, grand’mère ? Mon âme est fatiguée ainsi qu’après un songe. Le dégoût de la vie qu’a causé le mensonge me laisse sans espoir, car les hommes ont ri que mon cœur éclatât de les vouloir chérir. Quand j’ai pansé leurs plaies, les malades ont ri. Quand j’ai séché leurs larmes, les femmes ont ri. Quand j’ai chanté leur joie, les bienheureux ont ri. Lorsque j’ai pris le deuil, les affligés ont ri. Ceux-là seuls m’écoutaient que l’on nomme poètes, et qui ont dans leurs yeux le mystère des bêtes. Tais-toi. Tu dis des mots terribles, mon ami, comme ceux de l’agneau que le loup a saisi. Que t’ont fait encore les hommes pour souffrir ainsi, pour que ton âme saigne ainsi ? Ils ont menti. J’ai souhaité parfois de m’en aller au loin, sur quelque grève sauvage, avec mes chiens, d’où l’on n’apercevrait que le soleil et l’eau montant et descendant pour mourir l’un dans l’autre. Mon cœur terrible se tairait dans mon orgueil, et dans l’horrible joie d’aimer les hommes, seul. Calme-toi, pauvre ami qui deviens fou. Prends-moi, ou viens auprès de moi. Je te reposerai. Tu es seul avec moi au cœur de la forêt, la patrie fraîche et bleue où l’on parle à son âme. Laisse-moi. Ma patrie n’est pas ici. À peine trouvé-je à qui parler, quand sur la route aride passe un pauvre aux pieds bleus, aux guenilles terribles, suivi d’un chien méfiant dont le regard a faim. Depuis que je n’ai plus de femme belle et vaine, mon amour va vers ceux au cœur gonflé de haine, ma haine va vers ceux dont le cœur plein d’amour ne songe pas aux hommes dont jamais une lèvre n’essuie la face anxieuse et pleine de poussière. Apaise-toi : tu es venu dans la retraite du bonheur où les roses mousseuses sont mes amies. L’amour t’y attend. Je suis auprès de toi tremblante comme la fleur du cognassier sous une averse. Je t’aime. Je suis nue. Ma lèvre vers toi brûle comme une guêpe qui s’irrite sur des fleurs. Je t’aime. N’es-tu pas celui que mon aïeule a élu ? N’es-tu pas celui dont la douleur voudra guérir enfin, bercée dessus mon cœur ? Non. Laisse-moi, amie. J’ai peur que tout amour ne soit le bourdon bleu qui blesse un liseron. Ne pose pas sur moi les guêpes de tes lèvres. La fraîcheur de ta chair est mauvaise à ma fièvre. N’écrase pas sur moi tes seins polis et ronds. Les coups précipités de ton cœur me tueront. Eloigne-toi. J’entends au travers de ton âme battre le cœur amer et doux d’une autre femme. O ami, que crains-tu ?… Je suis ta douce esclave. Je te consolerai de mon sourire grave. Vois ? Je souris et me meurs de l’amour de toi. Ton sourire est pareil aux clairières des bois. L’âme des roses pleut sur la hutte et l’embrase. Ma bouche aussi s’effeuille, et mes bras qui t’embrassent t’aiment, et toute moi t’aime, et mes yeux bleus aussi, mes jambes élancées et mes cheveux roussis. Pauvre cœur. Et ici, du moins, tu trouveras l’asile simple et pur et calme de mes bras par quoi tu guériras et par quoi tu oublieras. Ce sera le refuge espéré du poète, la simple vie vécue au milieu des écorces que le Printemps juteux parfume de sa force et l’Automne orageux recouvre de lichens. L’Été nous donnera les pèches de la vigne, le parfum du buis noir et celui du fenouil. L’Hiver nous donnera les noisettes séchées, les contes de l’aïeule et le fil des quenouilles. Je vais donc vivre enfin, ô jeune fille nue, chaude comme un soleil dans la fraîche avenue. Je t’ai trouvée, amie aimée que j’attendais depuis si longuement que mon cœur se mourait. Que bénie devant Dieu soit ton aïeule, celle qui cueille dans les prés les herbes salutaires, qui m’a conduit à toi dans la belle forêt où ton nid de rosée et de rose est tissé. Tu es l’âme et la chair nues. Tu es la vérité dont le parfum limpide a fleuri sur ma lèvre. Quel est ce rêve pur que je vais vivre ?