À ras de terre

Émile Verhaeren

Les Ailes rouges de la guerre — 1916

Hélas ! en aucun lieu sous le soleil, Bannière au clair, ne s’exaltent les chevauchées Des escadrons bondissants et vermeils. Tout se passe là-bas, en des plaines transies, En France, en Allemagne, en Belgique, en Russie, Où face à face sont couchées Mille troupes se surveillant De tranchée à tranchée. Certes un jour, l’élan et la fureur Décideront et du vaincu et du vainqueur. En attendant, C’est un serpentement Qui bouge et rampe et s’allonge sous terre. On circule dans le mystère, L’œil et l’oreille au guet, le pas aventureux ; Tout le travail se fait secret et ténébreux ; La vaillance se mue en témérité sombre ; On se sent le complice et le soldat de l’ombre ; On ne se parle guère ; on ne pousse aucun cri ; On creuse le sous-sol jusques à la nuitée Et l’on attend patiemment Que l’ennemi surpris, Sinistrement, soit enfoui Sous la terre éclatée. Oh ! les moments de trouble et les heures d’ennui ! On les subit Et l’on bougonne : Tout est uni et morne et n’exalte personne. Il est même des jours Où l’on se sent si las, si lourd, Et d’humeur si contraire, Que l’on voudrait soudainement Peu importe comment Finir la guerre. Devant le front, c’est les postes d’écoute Qui se dressent aux coins dissimulés des routes. Toujours, Quelqu’un y veille, nuit et jour. Il guette au loin l’espace, et l’espace le guette ; Il vit dissimulé dans l’immense tempête, Le cœur et l’esprit angoissés, Sous le déchaînement des feux entrecroisés. Parfois, quand le soir tombe, en été, sur les plaines, Il entend les crapauds dans les mares prochaines Paisiblement siffler comme aux temps d’autrefois, Où il était, parmi les champs ou dans les bois, Celui qui fait dûment pour le bien de la terre Les gestes clairs, puissants et millénaires. Et puis encor passent à ses côtés Des patrouilles mornes et lentes. Leur masse est grise ou noire et leur marche hésitante. Il les voit tour à tour s’avancer, s’arrêter, Glisser, ramper, et tout à coup comme ausculter La plaine immense : On dirait que leur sort à tous est suspendu À tel bruit souterrain par leur crainte entendu ; Puis leur marche à tâtons dans la nuit recommence. L’ennemi veille et se répand aussi En patrouilles mornes et lentes ; Leur masse est grise ou noire et leur marche hésitante. Qu’ait lieu une rencontre au tournant d’une orée, Sitôt s’entame sans merci Une lutte férocement exaspérée : On s’agrippe et l’on se mord En un farouche corps à corps ; L’éclair blanc des couteaux au bout des poings travaille À creuser dans la chair de sanglantes entailles ; Des heurts, des chocs, des cris Assourdissent ou perforent la nuit ; Des coups pleuvent sans nombre ; Un chien rôdeur au fond des bois, aboie Et, blocs par blocs, des hommes choient Et font sur le sol noir de larges monceaux d’ombre. Ainsi, Partout en France, en Allemagne, en Russie, Et plus loin en Égypte, et plus loin en Asie, La même guerre, En attendant le branle-bas Des suprêmes combats, Condense immensément sa fureur sous la terre. Tandis qu’au-dessus d’elle à travers l’air, là haut, L’obus siffle sans cesse et le shrapnell éclate Avec un bruit heurté de lattes contre lattes ; On dirait dans la nue un tonnerre nouveau ; Le ciel n’est que bouquets de flammes suspendues Dont les fleurs sont la mort en tous sens répandue, Et dès que le jour fuit, La nuit Se balafre des feux errants de cent désastres, Si bien qu’aux horizons tempétueux, Les yeux Croient voir lutter entre eux Et se heurter et se casser En deux Les astres.