Le Ruisseau

Émile Verhaeren

Les Blés mouvants — 1912

L’entendez-vous, l’entendez-vous Le menu flot sur les cailloux ? Il passe et court et glisse, Et doucement dédie aux branches, Qui sur son cours se penchent, Sa chanson lisse. Là-bas, Le petit bois de cornouillers Où l’on disait que Mélusine Jadis, sur un tapis de perles fines Au clair de lune, en blancs souliers, Dansa ; Le petit bois de cornouillers Et tous ses hôtes familiers, Et les putois et les fouines, Et les souris et les mulots, Écoutent Loin des sentes et loin des routes S’en aller l’eau. Et la chanson est preste ou lente, Suivant les creux, suivant les pentes Où l’eau s’engouffre ou bien s’enfuit Elle ne tait ni jour ni nuit Son bruit ; Aux coins où les saules s’arc-boutent, Elle n’est rien parfois qu’un chapelet de gouttes Qui s’égrène, joyeux et clair, D’un roseau vert. Aubes voilées, Vous étendez en vain, Dans les vallées, Vos tissus blêmes. La rivière, Sous vos duvets épais, dès le prime matin, Coule de pierre en pierre Et rechante quand même. Si quelquefois, pendant l’été, Elle tarit sa volupté D’être sonore et frémissante et fraîche, C’est que le dur juillet La hait, Et l’accable et l’assèche. Mais néanmoins, oui, même alors En ses anses, sous les broussailles Elle tressaille Et se ranime encor, Quand la belle gardeuse d’oies Lui livre ingénûment la joie Brusque et rouge de tout son corps. Et la douce chanson mouillée Autour des mains, émerveillées De frapper l’eau dans le soleil, Recommence son rythme exaltant et vermeil Et se disperse et s’insinue Sous les coudes ployés et les aisselles nues Et fait courir son frisson long, Depuis le col jusqu’aux talons. Ô les belles épousailles De l’eau lucide et de la chair, Dans le vent et dans l’air, Sur un lit transparent de mousse et de rocailles ! Et les baisers multipliés du flot Sur la nuque et le dos, Et les courbes et les anneaux De l’onduleuse chevelure Ornant les deux seins triomphaux D’une ample et flexible parure ; Et les vaguettes violettes ou roses Qui se brisent ou tout à coup se juxtaposent Autour des flancs, autour des reins ; Et tout là-haut le ciel divin Qui rit à la santé lumineuse des choses. La belle fille aux cheveux roux Pose un pied clair sur les cailloux. Elle allonge le bras et la hanche, et s’incline Pour recueillir au bord, Parmi les lotiers d’or, La menthe fine ; Ou bien encor S’amuse à soulever les pierres Et provoque la fuite Droite et subite Des truites Au fil luisant de la rivière. Avec des fleurs de pourpre aux deux coins de sa bouche Elle s’étend ensuite et rit et se recouche, Les pieds dans l’eau, mais le torse au soleil ; Et les oiseaux vifs et vermeils Volent et volent, Et l’ombre de leurs ailes Passe sur elle. Ainsi fait-elle encor À l’entour de son corps Même aux mois chauds Chanter les flots. Et ce n’est qu’en septembre Que sur les branches d’or et d’ambre, Sa nudité Ne mire plus dans l’eau sa mobile clarté. Mais c’est qu’alors sont revenues Vers notre ciel les lourdes nues Avec l’averse entre leurs plis Et que déjà la brume Du fond des prés et des taillis S’exhume. Pluie aux gouttes rondes et claires, Bulles de joie et de lumière, Le sinueux ruisseau gaîment vous fait accueil, Car tout l’automne en deuil Le jonche en vain de mousse et de feuilles tombées. Son flot rechante au long des berges recourbées, Parmi les prés, parmi les bois ; Chaque caillou que le courant remue Fait entendre sa voix menue Comme autrefois ; Et peut-être aussi que Mélusine, Quand la lune, à minuit, épand comme à foison Sur les gazons Ses perles fines, S’éveille et lentement décroise ses pieds d’or, Et, suivant que le flot anime sa cadence, Danse encor Et danse.