Ode

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Amour ! J’ai voilé ta face au fond de mes songes, Amour ! J’ai voilé ta face au fond de mes jours Et tes yeux clairs et ta bouche lente Qui me parlait à l’oreille dans l’ombre ; J’ai couronné ta chevelure tiède et longue De feuilles et de violettes en guirlandes Et j’ai lâché, à l’aube, tes colombes Et j’ai éteint du pied ta torche noire Et j’ai brisé ton arc et dispersé tes flèches, Amour ! J’ai voilé ta face au fond de ma mémoire Et de mes jours. Parce que le Printemps chantait dans l’aurore Le long du calme fleuve et des jeunes roseaux, Parce qu’Avril riait dans la grotte sonore En filant sur le seuil l’argent de ses fuseaux, Parce que le bois frais pleuvait de soleil clair Et que les sentiers bleus entraient dans la forêt Et que l’étoile enfin se levait sur la mer, La même qui monta derrière les cyprès, Amour aux yeux cruels de langueur et de honte Par qui tant de printemps me furent sans douceur, J’ai voilé ton regard et j’ai laissé dans l’ombre Ton visage aux yeux clairs de rire et de langueur. Si l’Été roux de blés et rouge de roses, Si l’Été Mystérieux de force et de maturité, Si l’Été des soirs d’or et des matins fauves Avec ses fruits mûrs qui jutent en gouttes chaudes Aux lèvres lasses qui les mordent, Si l’Été De soleils éclatants, de midis et d’étoiles Qui chante au vent de tout l’or mûr de ses blés lourds, Qui crie et saigne de toutes ses roses, N’avait pas enivré mon sang, ô doux Amour, Eussé-je ainsi voilé ta bouche De lourde rose Douce à ma bouche ? Voici l’Automne. Le Printemps et l’Été sont morts, heure par heure ; L’Automne de toutes ses fontaines les pleure : Jet d’eau qui sanglote, vasque qui chantonne, Sources qui bruissent, Grottes en larmes des stalactites ; Et te voici au bout de l’allée Où les feuilles mortes s’endolorissent De pourpres pâles et d’or fané ; Et tu es là, Amour, et ta face est voilée. Tes couronnes Sont sèches. Ton arc brisé gît parmi tes flèches… Rallumerai-je de la cendre où elle est morte Ta haute torche Pour éclairer l’ombre et le soir ? Tes yeux ne veulent plus me voir, Amour, Amour ! Ta bouche est froide sur la mienne Et j’entends du fond de mes jours Le Passé te pleurer de toutes ses fontaines !