Le bon ermite

Marceline Desbordes-Valmore

Romances — 1830

« Ermite, votre chapelle S'ouvre-t-elle au malheureux ? Hélas ! elle me rappelle Un temps cher et douloureux ! C'est moi... de votre colère Les éclats sont superflus ; Un autre que vous m'éclaire : Mon père, il ne m'aime plus ! Cette jeune infortunée Que voua maudites un jour, Qui, devant vous prosternée, Osa défendre l'amour, C'est moi, faible pénitente Dans tous mes vœux confondus. Que votre âme soit contente : Mon père, il ne m'aime plus ! Ne dites plus, ô mon père, Que le ciel va me punir ; L'amour, comme vous sévère, A daigné le prévenir : Ce guide ingrat que j'adore Fuit mes pas qu'il a perdus. Qui peut me punir encore ? Mon père, il ne m'aime plus ! Le monde n'a point d'asile Qui soit doux au repentir : Hé bien ! rendez-moi facile Un chemin pour en sortir. Me faudra-t-il, dans l'orage, Traîner mes jours abattus ? Je n'en ai pas le courage : Mon père, il ne m'aime plus ! De cette croix où je pleure N'exilez pas mes aveux, Et vous saurez tout à l'heure, Ermite, ce que je veux : Quelques pleurs, un peu de cendre, Sur ma tombe répandus... Ah ! qu'il m'est doux d'y descendre : Mon père, il ne m'aime plus ! » A peine une faible aurore Passait sur les jeunes fleurs, Que le bon ermite encore Versait la cendre et les pleurs. Longtemps cet objet trop tendre Troubla ses songes confus ; Et, triste, il croyait entendre : « Mon père, il ne m'aime plus ! »