Il fuit devant moi

Renée de Brimont

Mirages — 1919

Il fuit devant moi, le mystère de ta pensée… Tes yeux, ce matin, n’ont pas cherché mes yeux ; ta présence est absente… Le bruit soyeux te laisse indifférent de mes jupes de faille. Tu ne vois pas sur mon front pâle les tulles seyants du large chapeau, ni la rose qu’à ma ceinture j’ai passée… Il fuit, il fuit, le mystère de ta pensée, et dans ce voyage obscur et lointain j’aurais peur — ah ! j’aurais peur de te suivre ! Mais je devine la douceur des rives qui te plaisaient jadis ! Et ce matin je t’ai senti là-bas, loin — très loin… Tu ne réponds rien ? Les vieilles idoles dévident bien des songes dans nos âmes folles et nous retiennent par d’étranges liens… Je sens… je crains en toi ces idoles qui feignent d’être mortes pour mieux régner ! Tu ne réponds rien ? Leur visage est plein d’énigmes ; l’âge même, l’âge nimbe leur front d’une auréole ; sous leurs doigts naissent mille merveilles ; leur faible voix murmure, murmure d’inexprimables choses… Tu ne réponds rien ? Ton sourire nie ? Mais un souffle, un souffle glacé de ma ceinture a détaché la rose moins enivrante que ce trop beau Passé ! … Oui, oui, je sais qu’à souffrir vainement mon cœur s’ingénie…