Consolation pour M. le premier Président de Verdun sur la mort de Madame sa femme

François de Malherbe

Œuvres poétiques — 1630

Sacré ministre de Themis, Verdun, en qui le Ciel a mis Une sagesse non commune, Sera-ce pour jamais que ton coeur abbatu Laissera sous une infortune, Au mépris de ta gloire, accabler ta vertu ? Toy, de qui les avis prudens En toute sorte d’accidens Sont louez mesme de l’envie, Perdras-tu la raison jusqu’à te figurer Que les morts reviennent en vie, Et qu’on leur rende l’âme à force de pleurer ? Tel qu’au soir on voit le soleil Se jeter aux bras du sommeil, Tel au matin il sort de l’onde. Les affaires de l’homme ont un autre destin : Aprés qu’il est party du monde, La nuit qui luy survient n’a jamais de matin. Jupiter, amy des mortels, Ne rejette de ses autels Ny requestes ny sacrifices ; Il reçoit en ses bras ceux qu’il a menacez. Et qui s’est nettoyé de vices Ne luy fait point de voeux qui ne soient exaucez. Neptune, en la fureur des flots Invoqué par les matelots, Remet l’espoir en leurs courages, Et ce pouvoir si grand dont il est renommé N’est cognu que par les naufrages Dont il a garanty ceux qui Pont reclamé. Pluton est seul entre les dieux Dénué d’oreilles et d’yeux À quiconque le solicite ; Il dévore sa proye aussi-tost qu’il la prend, Et, quoy qu’on lise d’Hippolyte, Ce qu’une fois il tient jamais il ne le rend. S’il estoit vray que la pitié De voir un excés d’amitié Luy fist faire ce qu’on désire, Qui devoit le fléchir avec plus de couleur Que ce fameux joueur de lyre Qui fut jusqu’aux enfers luy montrer sa douleur ? Cependant il eut beau chanter, Beau prier, presser et flatter, Il s’en revint sans Eurydice ; Et la vaine faveur dont il fut obligé Fut une si noire malice Qu’un absolu refus l’auroit moins affligé. Mais, quand tu pourrais obtenir Que la mort laissast revenir Celle dont tu pleures l’absence, La voudrois-tu remettre en un siécle effronté Qui, plein d’une extrême licence, Ne feroit que troubler son extrême bonté ? Que voyons-nous que des Titans, De bras et de jambes luttans Contre les pouvoirs légitimes, Infâmes rejetions de ces audacieux Qui, dedaignans les petits crimes, Pour en faire un illustre attaquèrent les cieux ? Quelle horreur de flamme et de fer N’est esparse, comme en enfer, Aux plus beaux lieux de cet empire ? Et les moins travaillez des injures du sort Peuvent-ils pas justement dire Qu’un homme dans la tombe est un navire au port ? Croy-moy, ton deuil a trop duré, Tes plaintes ont trop murmuré ; Chasse l’ennuy qui te possède, Sans t’irriter en vain contre une adversité Que tu sçais bien qui n’a remède Autre que d’obeïr à la nécessité. Rends à ton ame le repos Qu’elle s’oste mal à propos Jusqu’à te dégouster de vivre ; Et, si tu n’as l’amour que chacun a pour soy, Aime ton Prince et le délivre Du regret qu’il aura s’il est privé de toy. Quelque jour ce jeune lion Choquera la rébellion, En sorte qu’il en sera maistre ; Mais quiconque voit clair ne cognoist-il pas bien Que, pour l’empescher de renaistre, Il faut que ton labeur accompagne le sien ? La Justice, le glaive en main, Est un pouvoir autre qu’humain Contre les révoltes civiles. Elle seule fait l’ordre, et les sceptres des rois N’ont que des pompes inutiles, S’ils ne sont appuyez de la force des lois.