Et qui pourrait telle amour oublier ?
Christine de Pizan
Cent Ballades
Se vraie amour est en un cuer fichée
Sans, varier et sans nulle faintise,
Certes c’est fort que de legier dechée ;
Ainçois adès de plus en plus l’atise
Ardent désir et l’amour qui s’est mise
Dedans le cuer, qui si le fait lier
Qu’il n’en pourrait partir en nulle guise,
Et qui pourrait telle amour oublier ?
Pour moi le scay, qui suis toute sechée
Par trop amer ; car, sans recreandise,
Ai si m’amour fermement atachée
A cil amer, ou je l’ai toute assise,
Qu’en ce monde nul autre avoir ne prise,
Ne je ne fais fors melencolier.
Quant loin en suis, riens n’est qui me souffise.
Et qui pourrait telle amour oublier ?
Si ne pourrait jamais être arrachée
Si faitte amour, car, pour droit que g’i vise,
Je n’ai pouvoir qu’en moi de riens dechée,
Et si suis je d’autres assez requise ;
Mais riens n’y vaut : un seul m’a tout acquise ;
Tant pourchaça par soi humilier,
Que je me mis du tout a sa franchise,
Et qui pourrait telle amour oublier ?