L’Accueil

Henri de Régnier

Les Médailles d’argile — 1900

Lorsque ton beau pied nu foula, divine Hélène, Le rivage marin de la terre troyenne D’où nous tendions les bras à Pâris de retour, Un long cri de désir, de tendresse et d’amour Monta dans l’air, du fond de nos rauques poitrines ; Et chacun ressentit alors la peur divine Et le grave frisson d’avoir vu la Beauté. Ô Joie ! Et savions-nous la sombre vérité : Que le souffle léger de tes lèvres charmantes Gonflerait sur les mers à leur proue écumantes La voile belliqueuse et pousserait vers nous La colère des Rois outragés dans l’Époux ; Que le noir éperon des nerfs mordrait le sable, Où coulerait bientôt le sang intarissable ; Que le clair tintement de l’or de tes colliers, Hélène, précédait le choc des boucliers Et que derrière toi grondait, hargneuse et forte, La Grèce dont le flot bat le mur et la porte De notre Ville en deuil autour de qui j’entends Tourner dans la poussière et hennir dans le vent L’attelage fougueux des étalons farouches Qui traînent par les pieds et le sang à la bouche Victime lamentable et sans sépulcre encor, Le cadavre saignant qui jadis fut Hector !