Rêves

Paul Éluard

Une leçon de morale — 1949

Au mal (8 décembre 1948) : L’empire de la caresse est pour les animaux Je l’ai remis entre tes mains Pour qu’ils n’en soient jamais privés L’empire de la parole est pour les amoureux Je m’y suis installé j’y suis seul je m’y ennuie Quelques rêveurs attendent à la porte la bouche ouverte Ils n’obtiendront jamais la vérité La vérité une caresse par-ci par-là et l’amertume Ils n’auront que des mots des miroirs déformants Dont ils ne sortiront jamais. Au bien (27 avril 1949) : Ô merveille impossible sans naissance et sans fin J’ai connu la merveille d’être paralysé Et d’être plein de vie absent présent total Tous les désirs sur moi se frottaient s’allumaient Tous les désirs en moi se levaient fleurissaient Je recevais l’éclair la pluie et le soleil J’étais aveugle et je courbais mon arc-en-ciel Sur des moissons velues sur des maisons tout en fenêtres Sur des cimes ardues sur des mains étendues J’étais paralysé j’étais aveugle et sans passé Sans lendemain j’avais un cœur pour tout connaître En un instant et sans bouger d’un millimètre J’étais couché j’étais debout mort et vivant Comme on se pense mort comme on se sent vivant L’amour autour de moi frissonnait s’exténuait Et se renouvelait comme les feuilles dans les bois Mes cinq sens confondaient en un seul vol leurs chaînes J’étais la proie et le chasseur qui s’agenouille Le maître qui oublie ses raisons de régner Le diamant qui brille au delà de sa gangue Je parfumais mes yeux ma langue et mes oreilles De tout ce qui passait les rives des ténèbres Jour par jour les contacts ne sont pas toujours simples Mais pour moi le gisant ils étaient éternels Juvéniles ou vieux ils portaient mon empreinte Il y avait un grand désordre dans le monde Mais moi j’étais en ordre je soudais le temps En pleine chair je conjuguais sperme et squelette Pour dire vrai mes mains cherchaient à s’exprimer Elles me faisaient mal Pour dire vrai j’aurais voulu qu’elles me guident Pour dire vrai la femme était bien telle femme Et pas une autre et mon plaisir naissait du sien Son ventre me servait à unifier la vie Pour dire vrai la femme avait une compagne En même temps qu’un compagnon La ruche aveugle agrandissait le vœu de vivre Sans savoir où le sang jaillit et se tarit Pour dire vrai la morte accentuait la vivante Pour dire vrai le plomb sonnait comme de l’or Une femme éteignait le néant sous son ombre Et moi l’obscur j’avais réponse à la lumière.