À un jour

Simone Weil

Poèmes — 1968

Hors des brumes le jour se lève Par-delà les cimes des monts. L’univers va chasser le rêve ; Qu’il paraisse ! Adieu les démons ! Quand la clarté pâle et glacée Pénètre l’âme, traversée Soudain de ses traits déchirants, Du frisson de chaque herbe frêle Qu’un silence monte et se mêle Sans terme aux déserts transparents ! Quel cœur ne fend, si la subite Et douce atteinte du matin Défait l’ombre où tout bas s’agite Doute, remords, peur du destin ? La grâce lui fait mal ; il saigne Devant les plaines où l’eau baigne Des plis de brouillard délicat, La ramure qui tremble nue, L’aile qui glisse suspendue, L’air inondé d’un faible éclat. Jour naissant, jour fait de rosée, Si clair dans l’âme et dans les cieux, Toute cette splendeur posée Comme une caresse en tous lieux Nous reviendra tendre et limpide. Le soir à travers l’air fluide En comblera le pré mouillé. Mais avant que le soir descende Et parmi nous calme s’étende, Ô jour, que tu seras souillé ! * Chaque minute, ô jour qui monte ! Quand elle a fui d’un vol muet Après elle laisse la honte Que recueille l’instant qui naît. Partout quelque bouche soudaine S’ouvre et vient ternir d’une haleine Les jours et les douces saisons D’êtres hier encor sans larmes Qui maintenant n’ont plus qu’alarmes Vains travaux, détresse et prisons. Quel effort tord les destinées Dont l’or, le fer, le sort, les lois Écrasent les vastes années Dans l’espace d’un peu de voix ! Quand les lèvres inattentives Laissent sur les foules captives Tomber ces mots, si lourds de temps, Les heures croulent en poussières ; La clarté touche les paupières, Elle a déserté les instants. Pourquoi blesser de ton aurore Les yeux des vaincus, jour mort-né ? Ils sont las qu’il leur faille encore Voir luire un soleil condamné. Un jour mort est trop long à vivre. L’aube amère ordonne d’en suivre Le cours affreux sans chanceler. Le cœur, les genoux leur défaillent. Il faut pourtant debout qu’ils aillent Où l’âme ne veut pas aller. Mille fois mille âmes désertes Saluent ce jour déjà perdu. Ces mille et mille jours inertes Sont un jouet vil et vendu. Quelques joueurs, hantés d’images, Le regard au lointain des âges, Ignorent que le jour paraît. L’aube et le soir ne sont que songe Si comme un glaive au cœur n’en plonge La brève et lumineuse paix. Aveugles, ils foulent et brassent Avenirs, passés et présents, Toujours, sans savoir, quoi qu’ils fassent, Dans leur faim des jours et des ans, Se rassasier d’aucun nombre. Leur main croit, se crispant dans l’ombre, Tenir les siècles malheureux. En vain l’axe des cieux est juste. Jour frêle et sacré, jour auguste, Jour, tu n’es pas éclos pour eux. Pour qui, hélas, viens-tu d’éclore ? Ces jeunes êtres effondrés, Voulais-tu les baigner d’aurore Parmi les champs non labourés ? Du gris sur leurs faces boueuses, Loin des mains pour eux seuls soigneuses, Ils sont à terre pour toujours, La bouche ouverte sans prière, L’œil insensible à la lumière, Dépouillés de leur part de jours. D’autres, nus, sont couverts des gouttes De l’aube au travers des chemins. Vers tous les habitants des routes Ils tendirent leurs vaines mains. On charge comme de la terre Les os qu’a rongés la misère, Que nulle terre n’a nourris. Et d’autres, que d’autres qui gisent… Les jours passés leur interdisent De te voir, jour qui leur souris. Jour sans force, la pierre même Tu ne pourras la traverser. Un mur te retire à qui t’aime ; Et des murs en plomb vont peser Jusqu’à la nuit sur les poitrines. Du tumulte lourd des usines, Des marchés de chair à souiller, Du fond des prisons immuables, Montent les regards misérables. Quel rayon daigne les baigner ? Tout est clos sur la foule obscure Dont tremblent les membres liés. Aux destins soumis à l’injure, Aux longs efforts humiliés, Que les claires plaines sont grises ! Même dans la tiédeur des brises, Même en marche au milieu d’un champ, L’opprobre et la stupeur amère Auront interdit ciel et terre Tout ce jour au jour caressant. Mais plus de nuit couvre l’espèce Qui fourmille par les cités Des êtres à la chair épaisse Dont l’esprit dort sous les clartés. Ils ne tressaillent qu’à la foudre Dès que pour détruire et dissoudre Elle tombe les traverser. Ce jour heureux qui vient de naître, Nul n’aura-t-il su le connaître Lorsque son cours devra cesser ? * Faible rire brillant de larmes, Début d’un jour parmi les jours, Viens, prends-nous, lève les alarmes, Monte, illumine, allume, accours ! Ta flamme glisse d’heure en heure ; Ton aile à l’éclat calme effleure Tour à tour les pâles pays. Les airs sont en fleurs sur tes traces. Qu’une fois par les lents espaces On veille alors que tu jaillis ! Que d’un chant d’ange l’aube appelle Un cœur soudain muet et clair A la douceur de la nouvelle Qui palpite éparse dans l’air. Que ce long jour lui soit le pacte Qui joigne sans fin l’âme exacte À la balance innée aux cieux. Ô long jour qu’il va boire avide, Passe et le comble par un vide Qui fait de lui l’égal des dieux. En vain vont pâlir sur la plaine Ce soir les suprêmes lueurs. Le ciel en vain mouvant entraîne Les sereines heures ailleurs. Ce jour de céleste silence Livre à jamais au monde immense Un esprit transpercé d’amour, Même si son moment s’apprête Et si le sort aveugle arrête Que soit venu son dernier jour.